Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Le Louvre se penche sur le banquier Jabach

L'histoire des collections, et par conséquent des collectionneurs, s'impose depuis quelques années comme une discipline en soi. Les institutions paient une dette de reconnaissance envers ceux qui ont formé leur fonds anciens. Elles revisitent aussi leur formation historique, même si certains ensembles ont fatalement été dispersés. On connaît le mot des frères Goncourt, qui voulaient éviter à leurs possessions la froideur sépulcrale des musées. Ils préféraient faire de leurs frères amateurs «les héritiers de leurs goûts.»

Depuis quelques années, les chercheurs du cabinet des dessins du Louvre ont beaucoup œuvré (enfin les plus travailleurs d'entre eux). Le cabinet du marquis Philippe de Chennevières, vendu en 1900, a été reconstitué. Celui de Pierre Jean Mariette, «le prince des collectionneurs», décédé en 1774, bénéficie aujourd'hui d'un énorme travail de recherches. Il ne faut pas oublier que le marché se révélait jadis infiniment plus riche que maintenant. Les portefeuilles comptaient alors des milliers de pièces, dont une partie semble souvent s'être évaporée dans la nature.

Un collectionneur venu de Cologne

Ce sont en ce moment les œuvres réunies par Everhard Jabach qui font l'objet d'une très partielle exposition au Louvre. Né en 1618 à Cologne, le banquier allemand avait fait fortune à Paris. Ce cosmopolite était un acheteur enragé, doté d'énormes moyens financiers. Il a cédé en deux temps (1662 et 1671) sa collection de tableaux et de dessins à Louis XIV. Il faut dire que le Roi Soleil faisait pâle figure aux côtés des Médicis de Florence ou des Habsbourg de Vienne et de Madrid. Il avait hérité peu de toiles de ses ancêtres. Un manque flagrant. La possession de chefs-d’œuvre fait partie des attributs de la royauté, au même titre qu'une ménagerie exotique et de grands châteaux à courants d'air.

De nombreux « highlights» du Louvre ont donc une origine Jabach. L'Allemand possédait aussi bien «La mise au tombeau» du Titien que «Les travaux d'Hercule» de Guido Reni ou «La mort de la Vierge» du Caravage. Des peintures aujourd'hui exposées de manière permanente. Le financier avait aussi de très nombreux dessins (5542!) soigneusement montés, ou laissés en feuilles «de rebut». Un mot qui ne signifie pas qu'il les pensait bons à jeter. Il s'agissait à ses yeux (mais pas forcément aux nôtres) de pièces secondaires.

De Dürer à Holbein

Ces achats été inventoriés à l'époque. Ils portent des paraphes reconnaissables. Ils n'en nécessitaient pas moins de nouvelles études. L'actuelle présentation, au deuxième étage du musée, le prouve. Elle est vouée aux écoles nordiques uniquement, de Dürer à Van Dyck. Il y a là une soixantaine de feuilles, dont certaines ultra-célèbres. Il existe peu d'aquarelles plus connues que le paysage du Val d'Arco par Dürer, exécuté sans doute en 1495. Il figure dans quantité de livres. Mais, vu sa fragilité, il ne se voit que très rarement montré...

Les commissaires Blaise Ducos et Olivia Savatier Sjöholm, appuyés par Hélène Grollemund, Louis Frank et Lina Propeck, ont bien sûr voulu montrer les pièces maîtresses, dont des Holbein et un Cranach étourdissants. Leur volonté était aussi d'illustrer l'étendue et la variété de goûts de Jabach, qui formera par la suite une nouvelle collection à Paris. Un ensemble dispersé après sa mort en 1695. Les finances françaises étaient alors, comme souvent, au plus bas. Plus question d'achats.

On comprendra que l'accrochage devienne ainsi l'occasion de publier un livre, très bien fait. Avec des articles à la fois savants et lisibles par tous. Après tout, le banquier méritait bien ça!

Pratique

«Un Allemand à la cour de Louis XIV, De Dürer à Van Dyck, La collection nordique d'Everhard Jabach», Musée du Louvre, jusqu'au 16 septembre. Site www.louvre.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h, les mercredis et vendredis jusqu'à 21h45. Catalogue coédité par le Louvre et les Editions Le Passage, 208 pages. Photo (RMN), la fameuse vue du Val d'Arco par Dürer, que l'on ne voit d'habitude que dans les livres.

Prochaine chronique le lundi 12 août. Le Fotomuseum de Winterthour fête ses 20 ans avec Lewis Hine.

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