Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Le Louvre montre les Cousin père et fils

C'est un fantôme. Une ombre. Tout a disparu, ou presque, de l’œuvre de Jean Cousin, né vers 1490 à Sens et mort autour de 1560 dans la même ville, une cité alors importante. Peu de documents subsistent par ailleurs sur l'homme et son travail. Les dates de la vie du Sénonnais (c'est comme ça qu'on dit) restent donc floues, comme celles de son fils Jean Cousin le Jeune, qui prolongea sa création jusqu'à la fin du XVIe siècle. L'histoire de l'art français demeure récente. Il n'y a pas eu à Paris l'équivalent d'un Giorgio Vasari à Florence, racontant tout ce qui se savait encore en 1550, et décrivant chaque peinture qu'il connaissait. D'où, en partie, l'abondance des destructions postérieures. On se débarrasse plus volontiers de l'inconnu et de l'anonyme.

Jean Cousin Père et Fils font aujourd'hui l'objet d'une exposition au Louvre. Due à Cécile Scailliérez, une dame s’occupant de peintures, et de Dominique Cordellier, un spécialiste des dessins français du XVIe siècle, elle devait initialement occuper un vaste espace du musée. Jugée peu commerciale, la manifestation se contente au final de deux salles de l'aile Denon. Les commissaires ont été déçus. Ils ont même failli renoncer au projet. Mais il y avait parallèlement le livre, plus global, et ne rien montrer du tout eut semblé dommage.

Des artistes universels

Il ne faut en effet pas s'imaginer que les Cousin se soient limités à la peinture. Ils ont touché à tout, comme de nombreux confrères de l'époque, de Lucas Cranach en Saxe à Giuseppe Arcimboldo en Lombardie ou à Prague. Le père et le fils ont fourni des modèles aux sculpteurs comme aux imprimeurs, aux brodeurs aussi bien qu'aux lissiers et aux armuriers. Même modeste, même tronquée, l'exposition devait rendre compte de cette activité multiple. Or, s'il ne pend au mur qu'une seule tapisserie de "L'Histoire de Saint-Mammès" (un obscur martyr cappadocien du IIIe siècle, très honoré à Langres, qui possède encore le reste de la tenture), celle-ci se révèle énorme. Idem pour les sculptures. La reconstitution d'un tombeau entier prend de la place.

Dans ces conditions, il a fallu beaucoup trier, et donc éliminer. Une boîte venue d'Ecouen évoque la broderie de soie. Quelques vitrines illustrent le travail de graveur. Deux rares tableaux entourent enfin l'"Eva, prima Pandora" du Louvre, récemment restaurée. Achetée au début du XXe siècle par le musée à de lointains descendants des artistes, l’œuvre sert de base à la reconstitution de son œuvre. Il y a notamment un nez grec servant presque de signature.

Avant tout des dessins

L'essentiel se compose cependant de dessins. Il fallait l’œil de Dominique Cordellier pour oser certains rapprochements. Et sa science afin de distinguer la main du père de celle du fils, même si ce dernier propose des personnages plus menus, plus grêles, dans un paysage plus important. Des traits caractéristiques que l'on retrouve dans les estampes, celle-ci proposant les premiers produits d'auteurs aux côtés de ceux diffusant des modèles pré-existants.

Tout cela est très beau. Très émouvant. Très apéritif aussi,. Le visiteur comprend qu'un siècle et demi plus tôt, sous François Ier, Henri II et ses fils, les Cousin ont exercé le même rôle de chef d'orchestre que Charles Le Brun au temps de Louis XIV. Ils proposaient une alternative, robuste, aux inventions graciles d'un Primatice ou d'un Niccolo dell'Abbate à Fontainebleau. Face à ces Italiens importés, ils proposaient un art déjà très français. Une première.

Le rôle du Louvre, musée après tout national, aurait été de mieux faire comprendre cet enjeu. Cette spécificité. Il s'agit aussi d'un lieu d'études, et donc de découvertes. Tout ne doit pas tourner autour du tiroir caisse dans une institution comptant dix millions de visiteurs par an!

Pratique

"Jean Cousin, Père et Fils, Une famille de peintres au XVIe siècle", Musée du Louvre, Aile Denon, 1er étage, jusqu'au 13 janvier. Tél. 00331 40 20 53 17. Site www.louvre.fr. Ouvert tous les jours sauf mardi, de 9h à 18h, les mercredis et vendredis jusqu'à 21h45. Important livre d'accompagnement. Photo (RMN): La tenture tirée de l'"Histoire de Saint Mammès" que montre le Louvre.

 

Objets surréalistes à Beaubourg. Du vide dans un beau décor

Pour une fois, Paris est à la traîne. "L'objet surréaliste", au dernier étage de Beaubourg, reste une exposition tristement convenue. Il y a les Man Ray qu'on attend près des Meret Oppenheim prévus. Une grosse place a été faire à des Miró de la fin, tragiques, mais dans le mauvais sens du terme. Heureusement que Didier Ottinger, le verbeux commissaire, a tout de même invités quelques artistes contemporains, ce qui amène la liste des hôtes à 43.

Il y a des moments où l'on éprouve moins l'envie de revoir que de voir. Autrement dit de découvrir. Ce n'est pas vraiment le cas avec l'habituelle Cindy Sherman, certes. Mais il y a aussi ici Mimi Parent, Paul McCarthy ou Arnaud Labelle-Rojoux, ce qui procure tout de même un peu d'air frais. Cela dit, l'exposition vaut surtout par son beau décor, permettant installation sonores et projections. Saluons donc le décorateur!

L'énigme Giacometti

Pour terminer avec note gaie, un gag. Il y a bien sûr ici des objets surréalistes d'Alberto Giacometti. C'est l'occasion de découvrir que la fondation française à son nom, titulaire des droits moraux, fait non seulement couler de nouveaux bronzes, mais encore de nouvelles épreuves d'artiste. Comment peut-on faire, au fait, une épreuve d'artiste pour un sculpteur mort en 1966?

Pratique

"L'objet surréaliste", Centre Pompidou, Paris, jusqu'au 3 mars 2014. Site (mauvais) www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours sauf mardi, de 11h à 21h.

Prochaine chronique le jeudi 12 décembre. Art contemporain dans les galeries genevoises.

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