Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION/Le Louvre a invité Philippe Djian

«Défaire sa valise, ranger ses affaires dans le placard glacial d'une chambre inconnue, marcher au hasard dans les rues, traverser des ponts. La liste est longue. Chaque geste devient précieux et procure un vif sentiment de liberté.» Ces lignes se trouvent dans le livre d'accompagnement de «Voyages», l'exposition imaginée par Philippe Djian au Louvre. Que voulez-vous? Chacun vit avec son temps. Le dépaysement moderne n'a rien à voir avec celui de jadis. Il suffit de visiter, en miroir, le «Voyager au Moyen Age» qui se tient au Musée de Cluny jusqu'à la même date, le 23 février. 

C'est la première et sans doute la dernière fois que les «Inrocks» patronnent une manifestation du grand musée national. Elle se situe dans leur cible. Sous ses aspects éternels, «Voyages» possède un caractère générationnel. Djian est né en 1949. Il a l'âge du public libertaire de ce mensuel, comme celui du quotidien «Libération». Une clientèle vieillissante, mais ne l'admettant guère. Comment tolérer que ses valeurs se voient aujourd'hui battues en brèche? De quelle manière accepter que la culture se dilue aujourd'hui dans le spectacle, le «people» et le zapping?

Tout en trois salles 

«Voyages» n'occupe que trois salles du second étage, là où se tiennent des présentations de dessins, qui vont hélas se raréfiant. Il y a donc deux entrées, ou deux sorties. Et par conséquent deux parcours possibles, alors qu'il existe ici une réelle chronologie. Le plus simple reste bien sûr de commencer par Homère et son «Odyssée» pour finir avec un Jack Kerouac «On the Road». Il y a beaucoup de citations littéraires ici. C'est comme ça. La Bible propose le voyage de Tobie, parti sous l'aile d'un ange chercher le poisson qui guérira son père. La Renaissance a aimé «Le songe de Poliphile», parcours initiatique imaginé par Francesco Colonna. Il est alors permis de traverser le temps pour gagner les îles de Paul Gauguin comme le désert où marchent les deux personnages filmés dans une (très) longue vidéo par Bill Viola. 

Il y a longtemps que le Louvre se commet avec des écrivains. C'était un snobisme intellectuel de Françoise Viatte, quand elle dirigeait le Cabinet des arts graphiques. Il y a eu du bon et du moins bon. Jacques Derrida déridait peu avec ses «Mémoires d'aveugle». Julia Kristeva s'égarait avec ses «Visions capitales». A cette époque, le cinéaste Peter Greenaway, alors au faîte de la gloire, réussissait mieux son coup. Il possède un œil. Autrement, il ne fallait pas trop se faire d'illusion. L'auteur écrivait un texte. Le commissaire exécutif lui suggérait des œuvres, que la personnalité invitée retenait, ou non. C'est en tout cas ainsi que la chose s'était passée avec Jean Starobinski pour «Largesses». Le Genevois n'en faisait pas mystère.

Le panorama retrouvé 

La politique d'ouverture a continué par la suite. Il s'agit là de coups de projecteurs amenant dans les salles d'autres publics comme d'un brevet de haute pensée pour le Louvre. On se souvient ainsi des prestations, pourtant désastreuses, du regretté Patrice Chéreau comme de Jean-Marie Le Clézio. L'art d'exposer ne s'improvise pas. Le discours doit se tenir autrement qu'avec des mots. Bob Wilson l'a récemment prouvé, en montrant dans la Chapelle du musée sa propre collections d'objets, tantôt achetés à des antiquaires, tantôt trouvés dans la rue. L'ensemble était mis en scène de manière éclairante, sans le moindre texte explicatif. 

Aidé par le commissaire Pascal Torres, Philippe Djian réussit brillamment son exercice. Le visiteur a en plus des découvertes à faire. Outre la gravure vénitienne des années 1470 (dont il ne subsiste que cet exemplaire!) faisant l'affiche, il y a le grand panorama de Constantinople, exécuté par Pierre Prévost entre 1818 et 1823, puis terminé par sa frère et un collaborateur après sa mort. Cet objet de rêve reposait depuis des âges dans une cave. Excellente idée aussi que de montrer «La Fuite en Egypte» d'Hercule Seghers. La plaque a été rachetée par Rembrandt qui l'a transformée à plusieurs reprises, multipliant ainsi les états, et donc les étapes, de l'estampe. Et pourquoi ne pas commander une vidéo à plusieurs auteurs? Une manière comme une autre de faire voyager l'image.

Et la suite? 

Il ne reste plus qu'à s'interroger sur ce que le Louvre pourrait faire par la suite. C'est un petit jeu. Dans le genre intello-intello, il pourrait inviter Georges Didi-Huberman. Un pied de nez, devenu cependant attendu, pourrait émaner de Jean-Luc Godard. On pourrait imaginer un coup de jeune (et d'audace) avec Virginie Despentes. Il faudrait en revanche craindre l'ennui mortel de Christine Angot. Bernard-Henri Lévy a déjà sévi à Saint-Paul-de-Vence chez les Maeght. Christian Lacroix n'en finit pas de se multiplier. Arrêtons ici la liste. C'est plus prudent. Que donnerait ici une Nabilla racoleuse et «people», même bien encadrée?

Pratique 

«Philippe Djian, Voyages», Musée du Louvre, rue de Rivoli, Paris, jusqu'au 23 février. Tél. 00331 40 20 53 17, site www.louvre.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h, les mercredis et vendredis jusqu'à 21h45. Important catalogue. Photo (AFP): Philippe Djian.

Prochaine chronique le samedi 31 janvier. Dijon resort des limbes, Bon Boullogne, oublié depuis près de trois siècles.

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