Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Le Château de Nyon se transforme en forêt

C'est une vision quelque peu germanique des choses. "Des hommes et la forêt", que propose depuis quelques jours par le Château de Nyon, nous ramène en effet à nos origines sylvestres. L'arbre joue un rôle considérable dans les pays du Nord, surtout quand il occupe un territoire entier. Ce dernier devient alors le lieu d'où l'on vient, encore ensauvagé, et celui où l'on se perd, en même temps que son vernis civilisé. Il arrive toujours, dans les contes de fée, le moment où il faut les cailloux du Petit Poucet pour retrouver son chemin. 

Treize artistes ont été invités par Vincent Lieber à transformer le rez-de-chaussée du bâtiment en forêt ou en pavillon de chasse. Chacun apporte son regard. Josef Felix Müller, qui scandalisa tant la Suisse des années 1980 par ses sculptures, peint ici de sages clairières. Nicolas Zarik propose des êtres mi-hommes mi-cerfs, comme dans toutes les religions où l'humain se combine à un bestiaire totémique. Franticek Klossner fait surgir des images interactives au bout de tas de bois odorants. Eva Jospin (la fille de...) propose un enchevêtrement de troncs, faits de carton. Face à un intérieur d'Alain Huck plein de massacres, comme on appelle les bois de cerfs mis aux murs, Raquel Maulwurf propose une allée ombreuse. Entre ces deux vastes dessins, trois sièges tarabiscotés. Ils proviennent de chez les grands-parents du directeur et conservateur... 

Comme toujours, avec Vincent Lieber, des éléments en apparence hétérogènes se marient sans peine. La sauce prend, comme on dit en cuisine. Ce décor, qui évoque parfois "L'aigle à deux têtes" d'un Cocteau perdu dans les brumes austro-hongroises, déploie sa magie. A chacun d'y mettre un peu du sien. La forêt se situe aussi dans les têtes. Je passe maintenant la parole à Vincent Lieber, histoire de savoir ce qu'il avait dans la sienne.

 

Vincent Lieber: "Je voulais une expositon où les créations entrent en résonance"

Comment l'exposition, la quarantième ou presque que vous montez au Château de Nyon, a-t-elle vu le jour?
Nous étions à la fin 2011. Dans une galerie de la ville se tenait une petite exposition organisée par les Amis de Pierre Golay, un artiste local mort à 45 ans en 2002. J'étais avec Pierre-Alain Bertola, graphiste, scénographe et créateur de bandes dessinées. J'ai alors eu l'idée d'un accrochage où Golay et Bertola se retrouveraient en duo. Très vite, Pierre-Alain a pensé qu'il fallait ajouter une troisième dimension. Nous avons alors pensé à Zaric. 

Mais vous êtes maintenant douze, comme les apôtres!
Le projet s'est peu à peu étoffé. J'ai voulu compléter avec Müller, perdu de vue chez nous depuis trente ans. Alain Huck, que l'on voit en revanche beaucoup, me semblait s'imposer. C'est lui qui nous a amené Fabian Gutscher, le signe que s'était produit un déclic. Au sens propre du terme... Fabian nous proposait un bruit. Uniquement un son. J'ai insisté sur le côté visuel, pour pouvoir y associer une image, ne serait-ce que dans le catalogue. Il a imaginé la branche qui se casse. 

Tout le monde a-t-il accepté l'invitation?
Il n'y a eu que deux rejets. L'un pour excès de travail. L'autre par refus de se retrouver confronté avec d'autres créateurs. Autrement, j'ai toujours été bien reçu, même si nombre de participants ont l'occasion de collaborer avec des lieux autrement plus prestigieux que Nyon. L'un m'a répondu: "je viens parce que j'aime les châteaux." 

Cela dit, il y a aussi eu la réussite des expériences précédentes, comme "Ombres et lumières" (2008), "Au fil des saisons" (2012 ou "Un été sicilien" (2013).
C'est vrai. Cela donne confiance. Et puis il y a toujours le cadre. Un concept clair. Cela dit, je ne peux pas m'empêcher de demander chaque fois aux participants, parce que leur collaboration m'étonne parfois, "mais pourquoi donc venez vous chez nous?" 

Pierre-Alain Bertola est mort durant l'été 2012, alors qu'il travaillait sur le projet.
Je reste encore sous le choc. Nous avons souvent œuvré ensemble. Des grands personnages qu'il avait prévu de peindre, il n'en existe qu'un. L'exposition présente des esquisses pour le reste. Curieusement, ce simple début me semble déjà contenir tout ce qu'il avait prévu. 

Dernière question. Quelle est l’œuvre correspondant pour vous le mieux à l'ambition initiale?
L’œuvre que je préfère, c'est bien sûr l'ensemble. Dèsmue le départ, je savais comment, et où, les différentes pièces trouveraient leur place. Il fallait qu'il se produise entre elles des résonances. Je pensais juste que l'ambiance générale resterait plus lumineuse. Les rideaux ont rendu les salles plus sombres. Cela dit, la chose ne me gêne pas. Le visiteur part et revient dans une clairière, grâce à Müller. Entre-temps, il aura croisé des géants et des ogres, des mutants et des gens d'un autre temps, avec les dessins d'Antoine Roegiers inspirés par Bruegel. Il aura même fait face à toute la forêt d'Eva Jospin. Cette forêt, pour moi, c'est Brocéliande!

Pratique 

"Des hommes et la forêt", Château de Nyon, jusqu’au 26 octobre. Tél. 022 363 83 51, site www.chateaudenyon.ch Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 10h à 17h, Catalogue en forme de "Carnet à dessiner". Photo (DR): La forêt de carton imaginée par Eva Jospin.

Prochaine chronique le 24 avril. Le Salon du livre genevois se rapproche avec ses piles de bouquins, ses animations et ses expositions. Rencontre avec la directrice Isabelle Falconnier.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."