Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Le Centre Pompidou déplie Hantaï

Comme toute institution, le Centre Pompidou fonctionne à plusieurs vitesses. A notre époque où tout se quantifie (on vous demandera combien vous faites de clics par jour, même si votre site reste gratuit), il lui faut d'abord «faire des entrées». Ce ne sera pas grâce à son musée, dont la fréquentation demeure assez faible, mais avec des expositions de prestige. Roy Lichtenstein, en ce moment. Par ici la monnaie!

Beaubourg conserve cependant un besoin de prestige intellectuel. Cette vitrine de la France doit tenir une ligne. Garder un cap. La maison ne peut pas refléter que des valeurs internationales. Après Bertrand Lavier, François Morellet et Eileen Gray (Française de cœur), le sixième étage dédie ainsi sa nouvelle rétrospective à Simon Hantaï. Un peintre lié au Centre, à qui il a fait de nombreux dons. Autant dire que l'actuelle présentation tient autant d'une volonté que d'un dû.

Un Hongrois de Paris

Mais qui est Hantaï? Un Hongrois, né à Bia en 1922. Le débutant arrive à Paris en 1949. La dernière minute. Devenu communiste, son pays se transforme en prison à ciel ouvert. L'artiste se montre alors fasciné par le surréalisme de la seconde génération. Sa première exposition, en 1953, se voit préfacée par André Breton. Il peint, mais gratte aussi quand il n'ajoute pas des plumes, des feuilles, des cordelettes, voire des pièces sculptées.

C'est un cul-de-sac. Hantaï passe au gestuel, en s'inspirant de l'Américain Jackson Pollock ou du Français Georges Mathieu. Autre échec à terme. Les écriture sur toile, recouvertes de petites touches, retravaillées pendant des mois, apparaissent plus convaincantes. «Ecriture rose» et «A Galla Placida» sont les premières grandes (les tableaux sont d'ailleurs énormes!) réussites.

Pliages en tous genres

La solution se trouve cependant ailleurs. Hantaï l'avait expérimentée dès 1950, mais il avait passé sur le moment à côté de la révélation. Il s'agit du pliage. Hantaï va ligoter ses toiles. Son pinceau n'accède qu'à une partie de leur surface. Une évidence, diront ses partisans. Un truc, affirmeront ses détracteurs. Le Hongrois va en effet passer le restant de sa vie à plier avant de déplier pour encadrer. La chose prendra une tournure toujours plus monumentale. L'artiste finira par découper des morceaux dans ses immenses «Tabulas», réalisées pour une exposition bordelaise de 1994. Sa dernière apparition publique. Hantaï, qui s'était déjà retiré de 1982 à 1994 (refusant même une exposition à Beaubourg en 1986), se taira jusqu'à sa mort en 2008.

Le Centre raconte avec beaucoup de sérieux cette trajectoire. Il n'y a pas moins de trois commissaires pour assumer la chose. J'ai nommé Dominique Fourcade, Isabelle Monod-Fontaine et Alfred Pacquement. Normal, dans la mesure où notre homme est, comme Eugène Leroy, Claude Viallat ou Gérard Garouste, un chouchou de l'institution, qui doit aussi «voir français». Une tâche ingrate. Depuis les années 1960, l'art tricolore a quitté le devant de la scène. Pour tout dire, il fait ringard. Mieux vaut être Suisse que Parisien ou Marseillais si vous voulez entrer dans la collection de François Pinault!

Une gloire nationale

Hantaï, dont les tableaux demeurent rares sur le marché, a beau être un artiste cher dans son pays d'adoption. Je connais ainsi quelqu'un ayant financé l'achat de sa (grosse) résidence secondaire en vendant son Hantaï. Il n'en demeure pas moins une gloire nationale. Les institutions étrangères n'ont pas suivi. Les collectionneurs-spéculateurs non plus. On ne voit d'Hantaï à Art/Basel. La récente entrée, par le biais d'amis du musée, d'une toile importante à Washington ne suffira pas à changer la donne.

Cela n'enlève rien à la qualité, tout en ajoutant à l'originalité. Mais qui se soucie de cette dernière dans un monde de l'art globalisé? Dommage... L'exposition, quoique répétitive, sert bien le Hongrois. Alors, si vous n'avez pas envie de revoir Roy Lichtenstein pour la dixième fois, allez plutôt là...

Pratique

«Simon Hantaï», Centre Pompidou, Paris, jusqu'au 2 septembre. Tél. 01 44 78 12 33, site www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 21h, le jeudi jusqu'à 23h. Il y a un catalogue, mais il faut aussi signaler deux parutions. Il s'agit de «L'étoilement» de Georges Didi-Huberman, qui consiste en une correspondance avec l'artiste. L'ouvrage, 128 pages, a paru chez Minuit. Jean-Luc Nancy révèle aussi sa correspondance avec Hantaï dans un livre de 220 pages publié par les Archives Hantaï et les Editions Galilée. Titre: «Jamais le mot créateur». Photo (DR): une salle de l'exposition du Centre avec des "Tabulas".

Prochaine chronique le 22 juillet. Les Rencontre d'Arles font le bilan de la photo en noir et blanc. Qu'en penser?

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