Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION/Lausanne se penche sur Vaud 2014

Il y a longtemps qu'on ne parle plus, en matière d'art, d'"écoles nationales". La chose n'a d'ailleurs jamais voulu rien dire pour certains créateurs. La plupart d'entre eux restait bien sûr à la maison, dans les siècles passés. Mais d'autres voyageaient beaucoup, ce qui gênait les historiens. Dans quel tiroir les ranger? Il fallait parfois généraliser. Né en Allemagne, Rubens était le plus grand peintre flamand, même s'il a connu de longues étapes italiennes, espagnoles, françaises et anglaises.

Pour des raisons de commodité, on a donc passé à la "scène". En font partie ceux qui se trouvent là à un certain moment. "L'école de Paris" en formait une sans le savoir, puisque le mot restait à inventer. On parle aujourd'hui de "scène berlinoise" ou de "scène new-yorkaise". Elles comprennent des indigènes, des créateurs venus d'autres partie du pays et des étrangers, attirés par le génie du lieu. C'est comme si l'inspiration s'attrapait par contagion. Un peu comme le rhume ou d'autres maladies moins avouables.

Montrer la scène locale 

Il existe une scène genevoise. Normal que le canton de Vaud possède la sienne, plus éclatée. Il s'agit de rassembler les morceaux. Le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne le fait chaque fin d'année. Il reprend en cela la tradition des "Weihnartsaustellungen" alémaniques. Avec une forte différence, pourtant. Les artistes n'ont aucun droit à exposer. Ils sont choisis par un juré de spécialistes. Il s'agit donc d'une élection, finissant par un prix. Rien de très démocratique. On sait que Fabrice Gygi, appelé à régler l'exercice à Genève pour le Musée Rath, avait brisé cette règle. Il avait accepté les 100 premiers inscrits. Le critère qualitatif (ou pseudo qualitatif) se voyait remplacé par la rapidité de réaction. 

Depuis quelques semaines, le beau bâtiment (j'avoue en faible pour cette construction un peu folle) du Palais de Rumine abrite "Accrochage (Vaud 2014)", prévu jusqu'en janvier. Quatre juges galonnés, puisqu'ils dirigent tous une institution à part l'artiste Aloïs Godinat, ont retenu 48 œuvres créées par 32 artistes. Tous vivent dans le canton, ou en sont originaires. Certains sont célèbres comme Emmanuelle Antille (une valeur m'ayant toujours semblé surfaite), qui a représenté une fois la Suisse à la "Biennale de Venise". D'autres possèdent un petit nom, à l'instar de Laurent Kropf ou de Genêt Mayor. La plupart ne sont connus que des amateurs les plus pointus.

La révélation Julian Charrière 

Très aéré, l'accrochage doit marier des carpes et des lapins. Il y a de tout dans ce qu'on appelle aujourd'hui des "propositions". Le public voit bien sûr quelques installations, mais on constate ici comme ailleurs un fort retour de la peinture (proclamée morte en 1970!) et une montée irrésistible du dessin. La photo redescend, elle, tandis que le film se maintient. Lausanne ne saurait échapper aux grandes vagues, qui tiennent finalement des modes. On notera cependant que Virginie Otth poursuit sur la lancée de son père Jean Otth, mort il y a quelques mois. Elle réfléchit sur l'image photographique. Vaste sujet! 

Deux espaces échappent aux commissaires de 2014. Le premier d'entre eux est réservé au lauréat 2013, qui dispose d'une cellule pour s'exprimer. Lukas Beyeler donne ainsi une sorte de jeu vidéo supposé kitsch, et qu'il est permis de trouver profondément ennuyeux. Julian Charrière est là en tant que gagnant du Prix Manor vaudois. Sa présentation constitue l'équivalent de l'actuelle salle de Sonia Kacem au Mamco. Sonia est en effet l'élue de la version genevoise de ce qu'on a longtemps connu comme le Prix Placette.

Futur fossile 

Si l'on s'ennuie avec Lukas Beyeler et si la sélection vaudoise de l'année se regarde avec un intérêt poli, le jeune Charrière (il a 27 ans) réussit à passionner avec ses "Future Fossil Spaces". Le Morgien, aujourd'hui installé à Berlin, joue de tous les médias. Il y a de la photo, où on le voit faire fondre des icebergs au fer à souder (gare au réchauffement terrestre!), des murs formés de briques salines, des plantes congelées et de la vidéo. Le tout supposant une longue itinérance. Charrière est allé partout, sur des terres désolées, pour ramener ces échantillonnages et ces témoignages. 

L'exposition Manor donne droit à un livre. Edité par Nicole Schweizer, celui-ci fait dominer le texte anglais, le français se voyant repoussé en bas de page. Le seul mérite de cette publication reste la série d'images. Elle permet au visiteur de mieux sentir la diversité du travail de Charrière. Le reste participe du pire graphisme exhibitionniste et du pire verbiage de commissaire d'exposition. L'art contemporain est-il donc condamné à s'éloigner le plus possible de ses consommateurs potentiels?

Et où en est Genève?

Je terminerai en rappelant que Genève s'était lancée dans un exercice similaire d'expositions sur la demande de Patrice Mugny, alors ministre des arts local. Aucune périodicité n'était fixée, le lieu étant le Musée Rath. Un retour aux sources. Dans les années 1820, les sœurs Rath, dont l'une était peintre, avaient pensé à la création locale de leur temps. Il y a eu, si je me souviens bien, quatre éditions, confiées successivement à Claude Ritschard, Karine Tissot, Donatella Bernardi et Fabrice Gygi. Rien depuis. A-t-on jeté l'éponge ou simplement changé de magistrat?

Pratique

"Accrochage (Vaud 2014)", Julian Charrière, Lukas Beyeler, Musée cantonal des beaux-arts, 6, place de la Riponne, Lausanne, jusqu'au 11 janvier 2015. Tél. 021 316 34 45, site www.musees.vd.ch/musee-des-beaux-arts Ouvert du mardi au vendredi de 11h à 18h, les samedis et dimanches de 11h à 17h. Photo (Keystone): Julian Charrière derrière quelques-un de ses murs en briques de sel.

Prochaine chronique le mercredi 3 décembre. Rencontre avec Marc Atallah, à la tête de la Maison d'Ailleurs à Yverdon. Cette dernière viennt de changer de parcours thématique.

 

 

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