Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / La Renaissance rêve à Florence

Les rêves n'ont pas attendu ce bon docteur Freud pour se voir interprétés. Au contraire! Ils semblent même avoir perdu de leur importance au XXe siècle. Les gens racontent certes leurs songes à leur «psy», histoire de passer le temps. Mais il ne s'agit plus là d'une chose vitale, comme c'était le cas dans l'Antiquité ou au début des Temps modernes. 

Refaisons un petit cours d'histoire et de théologie, du genre rattrapage d'été. Chez Virgile, Enée rêve. Dans l'Ancien Testament, Jacob rêve. Comme Joseph dans le Nouveau, d'ailleurs. Constantin décide de promouvoir la foi chrétienne après un rêve. C'est grâce à un autre moment de sommeil que sainte Hélène, sa maman, sait comment retrouver la Vraie Croix. On pourrait continuer ainsi à l'infini. C'est une fois les yeux fermés que les vérités se dévoilent.

Livres et tableaux 

La Galleria Palatina du Palazzo Pitti de Florence propose aujourd'hui une exposition sur «Il sogno nell Rinascimento». Elle se déroule dans l'immense «Sala bianca», aménagée à la fin du XVIIIe siècle dans un goût pâtissier annonçant le modernes salons de thé. Autant dire que l'adéquation avec le sujet reste faible. Les scénographes ont beau avoir voilé les lustres pour faire nocturne, le visiteur retrouve le décor des premiers défilés de haute couture italienne, dans les années 1950. Blanc, blanc, blanc... 

C'est donc à contre-emploi que les organisateurs ont utilisé les lieux, prolongés dans les chambres adjacentes. Ils ont créé un parcours thématique se terminant sur une vision de l'Aurore. Le public passe ainsi par «la notte», «la vacanza dell'anima» ou les «visioni dell'aldilà». Des tableaux piochés dans les réserves, ou empruntés à l'extérieur, se voient complétés par de précieux livres d'époque, dont nombre d'incunable (ouvrages imprimés avant 1501). Quelques panneaux donnent également d'utiles explications.

L'âme vagabonde

C'est que le sujet se révèle plutôt trapu! Le sommeil reste pour les gens du XVe et du XVIe siècle le moment où l'âme se détache du corps. Libre et vagabonde, elle peut alors entrer en contact avec la divinité. Des auteurs antiques refont ainsi surface. On a beau dire que l'essentiel de la littérature latine s'est perdue. Il n'en subsiste pas moins nombre de textes que plus personne ne lit aujourd'hui. Les hommes (et les femmes) de la Renaissance s'abreuvaient, eux, de l'«Oneirocritique» d'Artemidorus Daldianus (IIe siècle) ou des élucubrations un peu plus récentes (Ve siècle) de Macrobius. Le best-seller de 1499 n'est-il pas l'«Hypnerotomachia Poliphili», ou «Songe de Poliphile», de Francesco Colonna? 

Si les textes font aujourd'hui tomber les chaussettes, les tableaux réunis sont éblouissants. Il ne s'agit pas là d'une exposition grand public, bénéficiant d'un énorme budget publicitaire. Et pourtant, le National Gallery de Londres a envoyé «Le songe du chevalier», de Raphaël, le Louvre «Le sommeil d'Antiope» du Corrège et le Getty de Los Angeles la pour le moins complexe «Allégorie» de Dosso Dossi. Des toiles que l'ont n'est pas habitué à voir voyager. Dresde a complété avec une «Nuit» de Battista Dossi, anticipant Goya et Füssli. Et je pourrais continuer longtemps.

Une question de pouvoir 

Comment la chose est-elle possible? Très simple! Nous sommes à Florence, dont les grands musées prêtent toute l'année des chefs-d’œuvre au monde entier. Des chefs-d’œuvre qui la font connaître, même si la sortie des tableaux d'Italie se voit bien compliquée par l'administration. Autant dire qu'il faut lui rendre la pareille. Autrement, le Polo museale couperait le robinet d'alimentation. Plus de Botticelli! Terminé avec les Pontormo! Alors, tout le monde répond oui. D'où l'étonnante réunion actuelle, présentée comme un simple accrochage. La visite est en effet comprise comprise dans le billet d'entrée de la Galleria Palatina.

Pratique

«Il Sogno nell'Rinascimento», Galleria Palatina, Palazzo Pitti, 1, piazza de Pitti, Florence,jusqu'au 15 septembre. Tél, 0039055b288 87 09, site www.polomuseale.firenze.it Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 8h15 à 18h50. Contrairement aux Offices, où il n'est presque plus possible de rentrer même avec des billets réservés à l'avance, il n'y a ici presque pas de file d'attente. Photo, l'"Allégorie" de Dosso Dossi, venue du Getty.

Prochaine chronique le dimanche 14 juillet. Un livre avec les écrits d'Ingres.

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