Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / La Fondation Bodmer divinise Alexandrie

On en parlait depuis longtemps. L'exposition a finalement lieu, à la Fondation Bodmer de Cologny. Dire qu'elle fait l'unanimité serait beaucoup dire (voir article ci-dessous), mais les critiques visent moins le résultat que les moyens dépensés pour y parvenir. "Alexandrie, la divine" tient en effet de la superproduction, du moins pour un petit musée. Il s'agit ici de l'équivalent du "Cléopâtre" de Joseph L. Mankiewicz avec Liz Taylor, qui se passait du reste à Alexandrie, où les Ptolémées avaient réuni, à partir du IVe siècle av. J.-C. le meilleur de l'Antiquité. Directeur sortant de la Fondation Bodmer, Charles Méla raconte la genèsee de ce que certains jugent comme sa dernière folie. 

Pourriez-vous, Charles Méla, nous poser le cadre de cette exposition?
Quand l'empire d'Alexandre, qui devait apparaître universel, s'est évanoui après sa mort en 323 av. J.-C., ses généraux se sont partagé ses territoires. Ils ont cependant réalisé une mondialisation des idées et du commerce. Ont alors été regroupés à Alexandrie, en Egypte, qui était alors une ville nouvelle, des livres venus de partout, afin de les traduire en grec. La cité restera durant des siècles un phare intellectuel... alors même qu'elle possédait le plus grand phare maritime. Elle représentait pour le monde méditerranéen ce que deviendra la Florence des Médicis au XVe siècle. 

L'histoire finit du reste par se rejoindre.
En effet! Quand les Ottomans menaceront directement Byzance, vers 1440, les savants quitteront la ville, avec des manuscrits plein leurs bagages. Ils se rendront en Italie, qui deviendra le temple de la mémoire hellénique. L'exposition montre ainsi le catalogue des œuvres de Platon, donné au très savant Marcile Ficin, afin qu'il en donne une version latine. L'Occident va alors redécouvrir l'apport non seulement philosophique, mais littéraire, historique ou scientifique de l'époque alexandrine, où un énorme travail de synthèse avait été fait à partir des sources antérieures. 

Comment la manifestation a-t-elle vu le jour?
C'est avant tout le travail de Frédéric Möri, qui a regroupé des chercheurs actuels (110 en tout) et réalisé un gros travail photographique sur place. Il fallait des images. Il les a réalisées en noir et blanc, avec du matériel argentique. Vous verrez. Elles ressemblent un peu aux clichés du XIXe siècle. Il a ensuite fallu obtenir des prêts, même si la Bodmeriana se révèle très riche en incunables italiens, imprimés dans les années 1470-1500. Le principal prêteur est la Bibliothèque laurentienne de Florence. Nous y avons été reçus par Vera Valitutto. La directrice nous a ouvert ses réserves, où les reliures anciennes possèdent encore les chaînes qui les liaient jadis aux bancs. Elle a accepté de nous en prêter vingt livres. C'est la première fois que ces ouvrages sortent de la ville. 

La Bibliothèque nationale de France a aussi envoyé des pièces importantes.
Oui. Je citerai les "Ennéades" de Plotin. Contrairement à ce qui a pu se passer pour Homère, dont le texte a été unifié Alexandrie en partant de différentes versions locales, il ne subsistait qu'un seul manuscrit en grec du philosophe. Celui-ci n'était connu autrement que par une version latine et une autre en arabe. Cet unique manuscrit nous vient de la BNF, qui l'avait acquis de Florence. Et dans ses marges, on trouve des annotations de Marcile Ficin. Il ne nous restait plus qu'à mettre l'édition princeps (la première) imprimée à côté. 

Tous les chemins mènent donc non pas à Rome, mais à Alexandrie.
On peut le dire. Les savoirs du monde s'y sont croisés pendant un certains temps. Les religions aussi, avant que le christianisme l'emporte de manière violente au Ve siècle. Pensez que c'est là que l'Ancien Testament a connu la traduction dite des Septante. C'est ici aussi que le catholique Clément d'Alexandrie a un temps espéré concilier les opinions. La Bible ne constituait pas pour lui le livre unique. Il y avait des révélations, encore voilées, dans les grands textes antérieurs ou parallèles. Il nous fallait le montrer. 

Il y a aussi des objets dans "Alexandrie, la divine".
Elisabeth Macheret, dont c'est aussi la dernière exposition à la Fondation, m'a fait comprendre que montrer uniquement des livres semblerait singulièrement austère. Il nous fallait des marbres ou des bronzes. J'ai ainsi été amené à traiter avec la Fondation Gandur pour l'art, qui nous a prêté une cinquantaine de pièces, dont un cavalier hellénistique d'une singulière beauté. Jean Claude Gandur a grandi à Alexandrie. Evidemment, il nous a fallu faire une concession. L'exposition est "conjointement organisée" par la Fondation Bodmer et la Fondation Gandur pour l'art. Le préciser est devenu une obligation contractuelle. 

L'exposition comporte en plus un catalogue d'une ampleur monstrueuse.
Il fait 1150 pages et comprend deux volumes, réunis dans un coffret, mais il s'agit là d'un ouvrage scientifique. Il fait le point sur nos connaissances actuelles en ce domaine. Et puis, il y a les images de Frédéric Möri! Il fallait leur laisser de la place. Elles méritaient en plus une belle impression. Nous sommes allés chez Jean Genoud, à Mont-sur-Lausanne. Il s'agit du plus grand clicheur en noir en blanc du monde. Nous en avons tiré 1500 exemplaires, en lançant au départ une souscription. 

Tout cela coûte très cher...
J'ai encore besoin d'aide financière. Nous demeurons vraiment déficitaires. La Fondation Wilsdorf a payé le salaire à mi-temps de Fédéric Möri et de sa femme pendant trois ans. Restent l'impression, le paiement des 110 auteurs, le convoiement des œuvres et leur assurance. 

Mais quel est le but d'une telle entreprise, à une époque où la culture gréco-latine tend à s'envoler?
Mais la maintenir en vie, justement! Nous allons vers l'amnésie. Je me bats là-contre. Le monde alexandrin symbolise pour moi un univers ouvert à toutes les idées. Il vient avant que trois religions particulièrement strictes ne ferment notre monde. Trois religions encore très prégnantes aujourd'hui.

Pratique 

"Alexandrie, la divine", Fondation Bodmer, 19-21, route Martin-Bodmer à Cologny, jusqu'au 31 août. Tél. 022 707 44 36, site www.fondationbodmer.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h. Photo (Frédéric Möri): Des images en noir et blanc pour restituer tout l'univers alexandrin.

 

Un acte de pure mégalomanie pour une petite fondation?

"Il avait vidé nos coffres, maintenant il nous fait les poches." Un membre du Conseil de fondation (que je ne nommerai bien sûr pas) fulmine encore de rage. L'exposition "Alexandrie, la divine" lui apparaît comme un acte de pure mégalomanie. "Charles Méla nous abandonne après avoir pratiqué pour sa plus grande gloire une politique de la terre brûlée". 

Le chiffre articulé pour les coûts semble en effet cette fois vertigineux. Il atteint presque les deux millions, en comptant tout. L'ex-directeur aurait en plus tiré la couverture (notamment médiatique) à lui. Et de fait, au générique affiché en début d'exposition, son nom se révèle nettement plus gros que celui de Frédéric Möri. C'est cependant le catalogue de huit kilos (avec le coffret, tout de même!) qui passe le plus mal. "Mais qui va acheter ça! Le coût en été si ruineux que nous sommes obligés de vendre les exemplaires à moitié du prix coûtant. Ils sont pourtant encore à 220 francs!"

Une querelle vieille de dix ans 

Se vide ainsi, dans l'acrimonie, une querelle vieille de plus de dix ans. Pour certains membres, pas forcément les plus âgés, la bibliothèque n'aurait jamais dû se transformer en musée, une entité aux frais de fonctionnement trop lourds. Selon Charles Méla, rappelons-le, il s'agissait au contraire une condition de survie. Sans un public nouveau, aussi large que possible avec un sujet particulièrement pointu, la Fondation ne pouvait espérer toucher d'aides et de subventions. Encore faudrait-il que les recettes se montrent supérieures aux sacrifices consentis pour les recevoir! "On ne vend pas un dessin de Michel-Ange", me déclarait encore l'autre jour une proche de la Fondation. 

Alors qu'un nouveau directeur, Jacques Berchtold, s'apprête à entrer en fonctions, on voit que le conflit reste lourd. Deux clans s'affrontent, voire trois. Charles Méla garde de compréhensibles sympathies, notamment auprès du personnel. C'est un homme très agréable, surtout quand il a besoin de vous. Mais il y a les caciques. Les comptables. Et, comme je vous l'ai déjà dit, il n'existe (sans doute) pas de musée heureux...

Prochaine chronique le mercredi 14 mai. Le Petit Palais de la capitale française célèbre "Paris 1900". Une exposition colossale: 600 pièces.

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