Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / La Corée entre à la Fondation Baur

Tous différents, les pays ne sont pas tous égaux pour autant. Prenez l'Extrême-Orient en matière d'art classique. Il possède deux grands ténors, la Chine et le Japon. L'Inde, qui a pourtant produit des choses admirables, n'occupe le devant de la scène qu'en Angleterre. Le Cambodge tient le même rôle dans la seule France. Et pour le reste, il n'existe que de vagues choristes.

La place qui leur est dévolue, même dans les musées spécialisés, apparaît symptomatique à cet égard. Au Musée Guimet de Paris, le Vietnam occupe une portion congrue, en dépit de la civilisation des Champas. Je ne vois pas où s'y situe le Laos. Quant à la Corée, elle reste confinée au second étage, là où il restait encore un peu de place libre. Quelques sculptures, et davantage tout de même de céramiques, se voient priées de ne pas faire d'ombre à leurs puissants voisins.

Quelques céramiques dans les collections

C'est donc avec plaisir que l'on voit, aujourd'hui à Genève, la Fondation Baur consacrer toute une exposition à la Corée sous le titre de "Parfum d'encre". En son temps, qui commencer à dater, Alfred Baur avait acquis quelques céladons de la dynastie Koryo (ou Goreyo, comme on devrait dire maintenant). Il s'agit là de vases créés entre le Xe et le XIVe siècle.

Les pièces aujourd'hui proposées, qui proviennent toutes du Korea Univerity Museum de Séoul, sont logiquement postérieures. Il s'agit en effet de peintures sur papier, ou sur soie. Elles illustrent la période Joseon (venant après un interlude mongol), dont la durée va de 1392 à 1910. Une date terrible pour les Coréens. Le Japon réussit alors à quasi annexer le pays en dépit de la résistance du dernier empereur, qui refusa de signer le traité.

Influences chinoises

Durant plusieurs centaines d'années, des peintres s'efforcèrent donc de créer un art original, même s'il semble clair que l'influence de Pékin transparaît. On retrouve ici la tradition lettrée du paysage, un sens aigu du portrait (mais sans la caractéristique frontalité chinoise) et un goût certain pour la commémoration. Des rouleaux montrent ainsi, au Musée Baur, des processions de dignitaires, des cérémonie devant l'empereur ou des entrées au palais. Le catalogue suggère de voir ces vues figées (et parfois ennuyeuses) un peu comme des "photos officielles" avant la lettre.

Le visiteur se retrouve dans un univers connu et inconnu à la fois. Connu parce que certaines représentations de montagnes, d'oiseaux sur une branche ou de bambous (le bambou constitue, à lui seul, un genre pictural complet en Corée) évoquent la peinture des Ming et des Qing, remontant à la même époque. Inconnu parce que l'histoire du "pays ermite" lui reste obscure. Il aurait fallu aux murs, et a fortiori dans le catalogue fourni clef en mains par le Korea University Museum, un petit tableau explicatif. Voire même un gros. Qui connaît en Suisse les "Trois royaumes", le "Royaume de Silla" et ce qui viendra ensuite?

Des peintures admirables

Dans ces conditions, le parcours oblige un peu à l'admiration aveugle, ce qui se révèle difficile pour porter sur les œuvres un véritable regard. Oui, les peintures sont souvent admirables. Le "Portrait de Lee Gi-Ji", qui fait l'affiche et que réalisa un inconnu vers 1720, se révèle particulièrement beau. Idem pour les "Bambous" de Yu Deok-Jang (1675-1756) ou le "Prunus blanc et rose en fleurs" de Jo Hui-Ryong (1789-1866). Mais comment rattacher ces œuvres à une culture et une histoire que l'on ne maîtrise pas, ou si peu, ou si mal? Il faudra d'autres présentations, plus didactiques, plus linéaires peut-être, plus simples assurément, afin de familiariser le public à une expression lui échappant en très grande partie.

Pratique

"Parfum d'encre", Fondation Baur, 8, rue Munier-Romilly, Genève, jusqu'au 12 janvier 2014. Tél. 022 704 32 82, site www.fondationbaur.ch Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 14h à 18h. Catalogue bilingue français-anglais, 166 pages. Photo (Fondation Baur): Fragment du "Portrait de Lee Gi-Ji", vers 1720, qui fait l'affiche.

Prochaine chronique le samedi 14 décembre. Qu'est-ce qu'un cénacle? En quoi se différencie-t-il d'un mouvement culturel ou d'un groupe artistique? Un énorme livre se penche sur la question.

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