Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / La Bibliothèque de Genève se politise

Et de deux! Le 8 mars, "Journée des femmes", la Bibliothèque de Genève (BGE) proposait sa première exposition sur le thème du dépôt légal. On sait que la République l'imposa dès 1539, second Etat au monde à le faire, deux ans après la France. Les vitrines de l'Espace Ami-Lullin se paraient donc de couleurs féminines. Du moins certaines d'entre elles. Les autres, dans cette manifestation coordonnée par Etienne Burgy, racontaient l'histoire de cette mémoire induite au départ par la censure. Une mémoire interrompue entre 1908 et 1967, le dépôt obligatoire étant alors suspendu par un tribunal. Trop contraignant! 

Ce tronc commun, un brin retouché (Slatkine remplace ainsi Droz comme maison d'édition type représentée), se retrouve donc dans le second volet de cette présentation, intitulé "500 ans au quotidien, Histoire de politicien(ne)s". "Les politiciens restent de gros producteurs d'imprimés", rappelle Etienne Burgy. "Ils éditent des lois, envoient des prospectus et apposent des affiches." Il ne faut pas oublier que les Genevois votent environ une fois tous les trois mois. C'est le poids de la démocratie, avec ce que cela peut supposer comme surprises en dépouillant les urnes.

Spécificité genevoise, l'affiche dessinée

"L'affiche politique dessinée constitue une spécificité genevoise", explique Brigitte Grass, en charge de leur conservation. "Il n'existe pas d'équivalent en Suisse, où l'on se contente de photographies. Mes collègues des autres cantons, je dois le dire, s'en montrent un peu jaloux." Les images imaginées dans les années 1930 par Noël Fontanet, puis les créations récentes d'Aloys, d'Albertine, de Wazem et surtout d'Exem se retrouvent donc ici favorisées. "On avait pensé aux trombines des gens de parti. J'ai proposé à la place un bestiaire. Mon idée a prévalu. Il y a donc partout des pieuvres, des rats, des moutons et des vautours." 

La chose se justifie d'autant mieux que c'est un mouton, noir, qui a mis le feu aux poudres en 2008. Pour l'UDC, il symbolisait le méchant étranger. "Nous avons trouvé intéressant de lui consacrer la vitrine centrale", reprend Etienne Burgy. Le ruminant fautif se voit ainsi rapproché du mouton blanc des années 30, victime des communistes (ou des Rouges). "La Ville de Genève a ouvert un concours en protestation contre l'UDC, dont nous montrons les deux œuvres primées." Avec le recul du temps, il est permis de préférer la brebis blanche, restée seule dans une immense prairie verte, de Wazem aux trop nombreux moutons bigarrés (et donc multiculturels) d'Albertine. "Il ne faut pas oublier qu'une affiche se doit d'être lue en trois ou quatre secondes", rappelle Brigitte Grass.

De la droite à la gauche 

Il est curieux de noter qu'au fil du temps, le modèle graphique a passé de la droite dure à une gauche plutôt consensuelle. "Noël Fontanet était très marqué politiquement. Il a reflété les idées d'hommes voyant dans toute main mise de l'Etat la trace du collectivisme et du communisme." En 2014, la donne a changé. L'Etat s'est pour beaucoup discrédité. Il a trop partie liée avec le monde des affaires, à tous tous les sens du terme. La pieuvre a changé de couleur politique. "Exem, qui se situe à gauche, en a dessiné une rouge, une bleue et une verte, avec l'efficacité qu'on lui connaît. Il sait presque toujours convaincre les votants." Notons qu'Exem viendra, dans une conférence, parler de l'exemple que demeure pour lui Fontanet... 

Même si elles monopolisent les regards, les affiches ne sont bien sûr pas seules dans l'espace Ami-Lullin. Il y a des articles et des brochures, des livres et des feuilles volantes. "La politique reste notre plus gros fournisseur en littérature grise", explique Etienne Burgy. Comprenez par là qu'il s'agit de tirages hors commerce, donc souvent plus difficile à obtenir pour la BGE.

Lutter contre l'oubli 

Tout ne ressort pourtant pas de cette marée circonstancielle, dans cette excellente exposition. Les politiciens écrivent. Il peut s'agir d'une thèse universitaire comme celle, très tardive (76 ans), du député De Felice (mort il est vrai à 101 ans), à qui la BGE doit le rétablissement du dépôt légal. Mais sachez que Remy Pagani a commis un roman policier et que Charles Beer s'est récemment fendu d'un vague opuscule. Le besoin, peut-être, de passer à la postérité. Car la gloire électorale passe vite. Très vite. Allez voir de ma part les tombes des anciens conseillers d'Etat, au cimetière des Rois. Elles sont plus anonymes que celle du soldat inconnu. Mais qui c'était déjà, celui-là?

Pratique

"500 ans au quotidien, Histoire de policien(ne)s, Bibliothèque de Genève, Espace Ami-Lullin, promenade des Bastions, jusqu'au 12 juillet. Tél. 022 418 28 00, site www.ville-ge.ch/bge Ouvert du mardi au vendredi de 14h à 17h, samedi de 10h à 12h. Photo (BGE): Une affiche de Noël Fontanet contre la bureaucratie. Elle remonte au début des années 1950.

Prochaine chronique le dimanche 15 juin. Le Louvre vient de découvrir un nouveau tableau de Nicolas Poussin... dans ses caves.

 

 

 

 

 

 

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