Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / L'Hermitage de Lausanne est Miró

Avec Dalí, récemment honoré à Beaubourg, et Picasso, pour qui la fête reste permanente, il compose la sainte trinité des arts espagnols. Joan Miró tient cet été la vedette à l'Hermitage de Lausanne, qui accueillait en 2012 le Danois Asger Jorn. Il s'agit cette fois d'une exposition du genre colis ficelé. La totalité des pièces présentées (toiles, sculptures, aquarelles...) provient de la Fondation Pilar i Joan Miró de Palma, qui détient une bonne partie de l’œuvre tardif du maître. 

Il y a une bonne raison à cela. Né de mère Majorquine en 1893, marié à une autre Majorquine en 1929, le peintre a voulu se replier dans l'île au début des années 1950. L'architecte Josep Lluís Sert (le neveu du décorateur de la grande salle du Palais des Nations de Genève) lui a alors construit un atelier moderne. Un édifice qui devait trancher sur l'architecture franquiste. Galvanisé par cet outil, qu'il désirait depuis toujours, Miró a commencé par travailler tous azimuts. C'est alors que la sculpture, la céramique et la gravure ont pris une telle importance dans sa création.

Une formule bien au point

Connu depuis les années 1920, grâce à ses accointances avec le groupe surréaliste, le Catalan est devenu à cette époque une star. Il donne des décors pour les Etats-Unis, des murs à Paris ou une touche artistique sur l'aéroport de Barcelone. Le Miró commence à être un produit déclinable sous toutes les formes et dans toutes les tailles. Il s'agit d'un mélange coloré, d'où ressort généralement une lune et une étoile. Quelque chose de reconnaissable qui peut conférer à n'importe quoi une touche de modernité. C'était encore trop tôt dans les années 1970, mais du Miró ressortirait bien sur un T-shirt. 

C'est ce Miró ultime (l'artiste est mort en 1983, le jour de Noël) que l'Hermitage décline sur quatre étages, le sous-sol étant partiellement fermé, tandis que le troisième sert de salle de cinéma. Un peu hâtives, les œuvres des années 1950-1983 se voient rapprochées de l'expressionnisme abstrait américain, de la calligraphie extrême-orientale et (pourquoi pas?) du dadaïsme. Il faut bien faire monter la sauce. Difficile de dire ici qu'il s'agit d'une création tragiquement sénescente, qui se multiplie pour faire oublier qu'elle tourne en rond.

Un vieillissement difficile

Il se révèle toujours difficile de vieillir, quand on est un grand artiste. Beaucoup estiment que l'essentiel de la créativité baisse après 30 ans. Le déclin ultérieur était jadis rattrapé parce qu'on appelait «le métier». L'apprentissage académique servait, en quelque sorte, de filet de sécurité. Basée sur la seule inventivité, la puissance artistique s'est mise à exiger au XXe siècle un renouvellement constant. Picasso y est presque toujours (il y a tout de même des creux) parvenu. Dalí non. En dépit de sursauts, ses toiles deviennent irregardables après 1955. 

On pourrait ainsi dresser une liste de tous ces grands d'un instant qui n'ont pas su, ou pas pu, se maintenir à la crête de la vague. Fauve génial, André Derain a vite usé ses dents. Maurice Vlaminck a fini encore plus mal que lui. Bernard Buffet n'a duré que trois ans, avant de multiplier les monstruosités. Dubuffet a perdu son souffle iconoclaste dès 1960. Nicolas de Staël lui-même s'est sans doute suicidé parce qu'il sentait que ses forces déclinaient.

Redites affadies

Existe-t-il des contre-exemples? Ceux de gens qui se maintiennent ou qui, ô miracle, révèlent sur le tard des qualités cachées? Heureusement que oui. En 1989, une exposition de la Fondation Maeght de Saint-Paul-de-Vence pouvait ainsi s'intituler «L’œuvre ultime». Elle partait du cas type, qui est Cézanne. Si l'Aixois était mort en 1870, il passerait pour un barbouilleur. S'il avait disparu en 1880, on parlerait d'une peintre intéressant. Et puis, voilà! Il est parti à 50 ans comme une fusée. Comme avant lui Bellini, Bassano, Rembrandt (qui ne commence pas si bien que ça...) ou Goya. 

Et puis, il y a les gens qui demeurent au sommet toute une vie. Les heureux. Les élus. Raphaël. Titien. Ingres. Degas. Bonnard, Et quelques autres. Mais assurément pas Miró. Ses rares œuvres hyperréalistes des années 10 et 20 (il a hélas beaucoup détruit de tableaux) sont magnifiques. Les toiles surréalistes des années 20 restent admirables. Il existe encore de grandes réussites isolées par la suite, comme les trois grand «Bleus» de 1961 aujourd'hui réunis à Beaubourg. Mais il y a surtout des redites affadies. Un peu comme celles qui, hélas, ornent cet été l'Hermitage...

Pratique 

«Miró, Poésie et lumière», Fondation de l'Hermitage, 2, route du Signal à Lausanne, jusqu'au 27 octobre. Tél. 021 320 50 01, site www.fondation-hermitage.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Nombreuses animations. Photo: Miró dans son atelier en 1966. (Josep Planas i Montanyà)

Prochaine chronique le mardi 16 juillet. La Fondazione Prada reconstitue à Venise une mythique exposition bernoise des années 1960.

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