Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / L'étrange baron von der Heydt à Zurich

Terriblement grise, l’affiche du Museum Rietberg de Zurich ne paie pas de mine. Le titre, «De Bouddha à Picasso», reste mystérieux. Il comporte Dieu merci un sous-titre, «le collectionneur Eduard von der Heydt, fondateur du musée.» On sait que l’institution, vouée aux arts extra-européens (plus les masques de carnaval suisses!), repose sur la donation de cet Allemand, mort en 1964 à 82 ans.

En 1952, après des discussions complexes, Zurich avait finalisé les tractations. Sur les 3000 œuvres accumulées, la Ville en recevait 1600. L'ethnographie. L’art moderne allait à à Wuppertal, ville natale du baron, resté sans héritiers. Le Tessin obtenait le Monte Verità, qui avait vu fleurir, dès le début du XXe siècles, des groupes d’artistes et d’écrivains anticipant le mouvement hippie. Von der Heydt avait acheté la colline pour 160 000 francs en 1926. Une excellente affaire.

Le financier de l'espionnage nazi?

L’exposition actuelle du Rietberg entend certes montrer l’importance du cadeau, dont une large partie reste en caves surtout quand il s’agit d’ovnis. Parmi les statues Ming et les fétiches Dogon se cachent des œuvres gothiques ou une superbe sculpture d’Archipenko. Mais il ne s’agit pas du seul but. En 2008, un livre très journalistique de Francesco Welti avait choqué. L’auteur rappelait que von der Heydt, Suisse depuis 1937, aurait (conditionnel) financé l’espionnage nazi pendant la guerre avec sa banque. Un sujet porteur. Des œuvres spoliées ne se cacheraient-elles pas dans son don?

Il semble s'en trouver peu, rachetées depuis aux ayant droit par le Rietberg. L’essentiel a été acquis par le baron avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir puis en France, en Suisse ou ailleurs chez des marchands sûrs. L'observateur note un esprit opposé aux préjugés nazis. L’homme s’intéressait à l’avant-garde, jugée dégénérée, et aux arts premiers, dus à des sous-hommes. Eduard reprenait ainsi une tradition paternelle. Très à droite, son père avait le goût très à gauche. Il suffit de voir à Zurich son portrait, bardé de décorations. Il est dû à Kees van Dongen, qui passait en 1910 non seulement pour un fou, mais pour un pornographe.

La brosse à dents de Lénine

Tout apparaît encore plus contradictoire chez le fils. Johannes Itten, un ancien du Bauhaus chargé de former la collection du Rietberg, disait affronter un personnage double. Mondain, mais timide. Conformiste, mais indépendant. Riche, mais angoissé. Le baron avait perdu sa fortune en 1914. Etablie à Londres, sa banque s’était vue séquestrée comme bien ennemi. Un choc non seulement financier, mais psychologique. Von de Heydt avait pris l'habitude de l'éparpillement et du secret. Ses affaires deviendront des échafaudages toujours plus complexes. Ses collections se retrouveront, sous formes de prêts à des institutions, dans 70 villes du monde entier.

Il se révélera du coup difficile de les rapatrier en 1949-1952. Les Russes rendront leurs dépôts contre les objets personnels de Lénine (du genre brosse à dents) utilisés lors de son séjour en Suisse allemande. Les Américains ne céderont jamais. Il existe aujourd’hui encore des biens von der Heydt au Smithsonian de New York. L’ensemble conservé dans la Villa Wesendonck de Zurich n’en apparaît pas moins fondamental pour l’archéologie chinoise, la sculpture africaine ou la statuaire océanienne. Von der Heydt, qui se fournissait souvent par lots, avait l'œil. Idem pour Cézanne, Picasso ou les expressionnistes allemands.

Une baronne juive et psychanalyste

Trilingue (allemand-anglais-français), l’exposition se révèle bien faite. Elle ne cache rien. L’affaire d’espionnage se voit évoquée, comme le procès militaire suisse de 1948. L’homme avait bénéficié d’un non-lieu, suivi de la restitution de son passeport suisse. Le visiteur apprendra en plus des choses sur ses rapports (excellents et prolongés) avec des marchands juifs. D’ailleurs la baronne Vera, dont ce probable gay divorça à l’amiable en 1927, était Juive. Morte en 1996 seulement, elle deviendra la grande disciple du psychanalyste Jung.

Un livre accompagne l’exposition. Dû à Eberhard Illner, il se veut moins sensationnel que celui de 2008. Il n’empêche que la collection ne serait sans doute plus acceptée en 2013. On est devenu chatouilleux. L’art doit rester moral. On se souvient d’une affaire analogue, survenue à Zurich en 2001. Après diverses protestations, les autorités avaient refusé la Collection Christian Flick. Plus de mille œuvres d’art contemporain de premier ordre, qui auraient dû aboutir dans un musée privé, construit par Rem Kolhaas. Christian Flick n’était pourtant que le fils de… Il est vrai que papa avait son beurre avec les travailleurs forcés du nazisme.

La Collection Flick se trouve aujourd'hui à Berlin. Il y a eu exposition, puis donation d’une partie des œuvres. L'Allemagne a fait la bouche moins fine. Comme quoi…

Pratique

«De Bouddha à Picasso, Le collectionneur Eduard von der Heydt, fondateur du musée», Museum Rietberg, 15, Gablerstrasse, Zurich, jusqu’au 20 août. Tél. 044 206 31 31, site www.rietberg.ch. Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, les mercredis et jeudis jusqu’à 20h.

Prochain article samedi 25 mai. L'exposition Max Ernst ouvre le 26 mai à la Fondation Beyeler. Qu'en penser?




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