Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / L'Ariana réussit avec brio son pari islamique

Salle pleine, ou presque. L'Ariana, qui hésitait a organiser de nouveaux colloques, vu le succès des précédents, a réussi un carton le 28 février avec celui consacré à la "Céramique en terres musulmanes". Il y avait là du beau monde, au micro comme dans le public. Et savant, avec ça! L'un des conférenciers se voyait annoncé comme parlant quantité de langues. Outre l'arabe, le turc et le persan, ce qui va (presque) de soi, il me semble qu'il y ait même eu le pachtoune. Une autre intervenante tenait un livre écrit en chinois. Le Céleste Empire, on le sait, a beaucoup influencé les potiers de l'actuel Iran. 

Exposé courts. Visite du sous-sol abritant les quelque 450 pièces de l'exposition "Terres d'Islam" avec des universitaires venus de Paris et de Marseille ou une collaboratrice du Louvre. Le musée dirigé par Isabelle Naef Galuba et conservé par Anne-Claire Schumacher avait mis les petits plats dans les grands, même si tous ne sortaient pas des fours d'Iznik. Les auditeurs ont  aussi bien pu saisir la complexité du monde omeyyade ou ottoman que les problèmes posés par les objets eux-mêmes. Leur restauratrice Hortense de Corneillan a montré, preuves à l'appui, les traficotages subis par certaines pièces. Un certain bol, aujourd'hui démonté, a été imaginé à partir de quatorze récipients différents, réduits à l'état de fragments...

Propos didactique

Le bol en question, les actuels visiteurs de l'Ariana peuvent le voir, comme l'un de ses (faux) frères. "Terres d'Islam" se veut largement didactique. Un utile panneau, dans la première vitrine murale, donne une idée des nombreuses dynasties se succédant au fil du temps. Elles diffèrent selon les régions. Le tableau tient des lasagnes à l'italienne. Le vertical y prend moins d'importance que l'horizontal. Difficile, mais indispensable à mémoriser. Heureusement que les petites vitrines suivantes se révèlent plus simples, avec leurs alignées de pièces mineures, abimées ou fausses. Il fallait bien montrer que l'institution ne conserve pas que des chefs-d’œuvre. 

Il y a pourtant ici de belles pièces! Une fois franchi ce préambule, le visiteur n'a plus qu'à se laisser séduire par les glaçures et les motifs, où la représentation animale, et même humaine, abonde parfois. La création des pays islamiques ne constitue pas un bloc monolithique. Elle évolue au fil du temps et de la géographie. Elle se contredit souvent. Il y a là du sobre et du surchargé, du blanc et du coloré, du savant et du populaire, de l'invention autochtone et de l'imitation étrangère. Comment en irait-il autrement pour un art qui se développe sur douze siècles et trois continents?

Sur fonds noirs

Afin de montrer cette diversité, il fallait une mise en scène à la fois simple et imaginative. Roland Aeschliman a privilégié les fonds noirs magnifiant des œuvres souvent de petites dimensions. Il a imaginé un miroir sur tout un mur, histoire de restituer leur verticalité à des carreaux de céramique posés horizontalement sur des lits de sable noir, au beau grain de caviar de la Caspienne. Toute l'attention du public va ainsi aux poteries. Elles semblent sorties d'une nuit qui est à la fois celle des temps et celle des compactus, où elles vivaient à l'ombre depuis des décennies. 

L'Ariana réussit du coup son pari. L'institution intéresse en montrant son propre fonds. Sans emprunt extérieur. Je me suis laissé dire, par des personnes extérieures au musée, que certains de ses "Amis" auraient préféré une manifestation plus prestigieuse, avec des prêts du Louvre ou du British Museum. Mais d'une part, il s'agissait de dresser un inventaire, diffusé grâce à un catalogue particulièrement bien imprimé. Et l'autre but était bien de montrer ce qui existe dans les collections publiques genevoises. Avant de compléter un ensemble, il faut le présenter sans fards. L'observateur sait aujourd'hui ce qui irait bien avec ce qu'il voit. Il semble en plus que les prix de l'art islamique (sauf pour les"highlights", bien sûr) soient en ce moment à la baisse. C'est en tout cas ce que m'a affirmé l'envoyée du Louvre...

Pratique 

"Terres d'Islam", Musée de l'Ariana, 10, avenue de la Paix, Genève, jusqu'au 31 août. Tél. 022 418 54 54, site www.ville-ge.ch/ariana Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Somptueux catalogue édité par 5 Continents, 344 pages. Nombreuses animations. Entrée 5 francs et 3 francs. Ce ne sont pas tout à fait les mêmes prix que la chérissime Fondation Beyeler... Photo (Ariana): Un plat en faïence d'Iznik (Turquie actuelle), vers 1575.

Prochaine chronique le lundi 17 mars. L'Afrique a aussi connu ses grands maîtres de la sculpture. Une exposition le prouve au Museum Rietberg de Zurich.

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