Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Huit céramistes actuels à l'Ariana

Est-ce parce que notre société est devenue urbaine? La terre a acquis ses lettres de noblesse. Elle suggère aujourd'hui moins le travail agricole qu'une authenticité en passe de se perdre. A l'heure du tout plastique, «8 artistes & la terre», que propose jusqu'au 8 septembre l'Ariana, prend un côté ancestral et presque sacré, même si les plasticiens se veulent très contemporains. 

On pouvait s'y attendre. Parmi les œuvres présentées au sous-sol du musée genevois ne figure aucun récipient pouvant servir à quoi que ce soit. Nous ne sommes pas ici dans le bassement utilitaire. Les pièces se révèlent sculpturales. Avec Philippe Goddedridge, nous arrivons même à l'installation. D'une manière générale, les créations semblent lourdes. Les formes presque géométriques de Setsuko Nagasawa ne donnent pas la miniature. Et que dire des énormes boucliers céramiques pendus au mur par Bernard Dejonghe? Il n'y a guère que Camille Virot dont les œuvres, aux allures parfois archéologiques, puissent tenir dans des vitrines.

La part du feu

Travaillant tous en France, les artistes présents frappent aussi par la diversité de leur production. S'ils figuraient au départ dans le même livre, c'est cependant parce qu'ils ont bien des choses en commun. L'exigence, tout d'abord. Vis à vis d'eux-même. Par rapport au public aussi. Ni Claude Champy, ni Daniel Pontoreau jouent la facilité. Il y a chez tous le même refus de la séduction immédiate. D'une céramique gentille, colorée et décorative. 

L'expérimentation, avec ce qu'elle suppose d'accidents recherchés ou acceptés, se retrouve aussi en partage. Bernard Dejonghe parle d'ailleurs de «la recherche d'une nouvelle alchimie». Michel Muraour, auteur d'énormes troncs de palmiers en terre, ou Claude Champy, qui privilégie la forme irrégulière, sont bien des expérimentateurs. Ils ne refont pas toujours la même chose. Ce ne serait d'ailleurs guère possible. Il y a ici la part du feu, qui «transforme ou défigure». Le ratage fait partie du jeu.

Un art peu commercial 

Dans ces conditions, il faut admettre qu'il s'agit d'un art peu commercial. Mais de toute manière, à l'heure du design industriel, la céramique ne possède pas en Europe le potentiel qu'elle a au Japon ou dans les pays anglo-saxons. La donne est acceptée. Il n'existe pratiquement pas de marché. Dans le cadre du débat tenu autour de l'exposition, un intervenant a demandé à Philippe Godderidge si l'on pouvait aujourd'hui vivre chez nous de la céramique. Philippe a répondu: «Moi, je n'en vis pas, mais c'est ma vie.» 

Les huit artistes ne figurent pas au sous-sol. Morte en 2009 après plus de soixante ans d'activité, Jacqueline Lerat a droit à une rétrospective au premier étage. Fournies par la famille, les pièces sont disposées par ordre chronologiques sur des tréteaux de métal. Comme souvent dans de cas, les débuts demeurent mal représentés. Rien pour les dix premières années. Quelques jalons pour la période allant de 1958 à 1980. Le parcours n'en permet pas moins de voir comment l'artiste a passé d'une figuration un peu anecdotique à des épures, où la la matière devient toujours plus présente. On comprend que les autres créateurs l'aient pris comme modèle, ou comme marraine.

Pratique 

«8 artistes & la terre», Musée de l'Ariana 10, avenue de la Paix, Genève, jusqu'au 8 septembre. Tél.022 418 54 50, site www.ville-geneve.ch/ariana Ouvert du mardi au dimanche de 10 à 18 heures. Le livre est édité par ARrgile (avec deux majuscules!). Il compte 336 pages. Son achat semble réservé à des lecteurs très motivés. Rappelons en revanche que l'Ariana se situe au milieu d'un parc et que le restaurant du musée est doté d'une terrasse à l'étage. Mieux vauit donc y aller par beau temps. Photo: La salle souterraine de l'Ariana, vue à travers deux verreries de Bernard Dejonghe (DR).

 

Isabelle Naef Galuba: "Un art sans rapport avec l'artisanat"

Derrière «8 artistes & la terre» se trouve Isabelle Naef Galuba, directrice de l'Ariana. C'est elle qui s'est chargée non pas du choix des potiers, vu qu'il était déjà fait, mais de mener l'exposition à bien. Celle-ci rappelle une nouvelle fois que la céramique fait aujourd'hui partie de l'art contemporain. 

Comment le projet a-t-il vu le jour?
Setsuko Nagasawa, qui reste une proche du musée, est venue nous voir. Elle avait avec elle le livre, sorti en 2009 aux Editions ARgiles. Ce dernier regroupait huit créateurs ayant déjà une solide expérience. L'aînée Jacqueline Lerat, qui a marqué les arts du feu en France, venait même de mourir après une très longue carrière.

Que voulait la céramiste japonaise, aujourd'hui établie à Paris?
Une exposition. Celle-ci devait avoir au départ deux volets. L'un chez nous. L'autre au Musée de Sèvres. Nous avons dit oui, mais la présentation genevoise s'est vue reportée pour des raisons budgétaires, alors que Sèvres devait agir tout de suite. L'institution allait connaître des travaux. Nos présentations se sont donc vues dissociées.

Les huit artistes retenus dans le livre, et qui devaient donc se retrouver dans vos salles, sont-ils représentés dans vos collections?
Pas tous! Jacqueline Lerat constitue l'une de nos lacunes. Nous avons en revanche beaucoup de choses signées Claude Champy. Quelques Camille Virot. Il va de soi que Setsuko Nagasawa, qui a longtemps vécu à Genève où elle enseignait, figure dans notre fonds dans tous ses styles et toutes ses époques. De Bernard Dejonghe, nous possédons la production verrière, mais pas céramique. Nous avons un seul et unique Philippe Godderidge. On aimerait bien un grès de Daniel Pontoreau ou un Michel Muraour. 

De quelle manière avez-vous mené l'affaire à bien?
Grâce à une tournée des ateliers, effectuée l'an dernier. Certains d'entre eux se situaient vraiment dans la France profonde. Nous pensions au départ présenter uniquement des créations récentes. Mais certains potiers voyaient la chose comme un peu rétrospective. 

Peut-on parler ici d'une école ou d'un courant?
Je ne dirais pas les choses comme ça. Les huit artistes mettent en avant des valeurs communes. Celle en particulier de défendre la céramique comme un médium au même titre que la peinture. Aucun n'entend se situer dans l'artisanat. Tous pensent relever de l'art actuel.

Prochaine chronique le samedi 13 juillet. Le Palazzo Pitti de Florence propose une luxueuse exposition sur le rêve à la Renaissance.

 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."