Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Hubert, le Looser magnifique, à Zurich

Comme on fait son lit, on se couche. Pour le grand Kunsthaus, dont le crédit municipal a été voté l'automne dernier et qui devrait ouvrir fin 2017, Christoph Becker a choisi d'en bassiner le matelas, tout en chauffant les pieds des prêteurs. Le directeur du musée zurichois dédie aujourd'hui une exposition à la collection d'Hubert Looser. Il avait déjà montré la Fondation Bührle (qu'il a réussi à annexer après des négociations dignes du Congrès de Vienne en 1815) et donné aux votants un bel aperçu de ce que contiendrait par ailleurs le bâtiment, dessiné par David Chipperfield. 

La collection Looser, dont 70 œuvres finiront en prêt permanent, possède un double mérite. Il s'agit d'un prestigieux ensemble orchestré autour de l'arte povera, de l'expressionnisme abstrait et du minimalisme. Cette série commence où Emil Georg Bührle s'arrêtait. Mort en 1956, le marchand de canons d'Oerlikon n'avait pas dépassé Picasso. L'Espagnol constitue l'artiste le plus ancien figurant chez Looser, né en 1938.

Emplettes suisses

Le Saint-Gallois commencé ses emplettes assez modestement avec les surréalistes suisse. Rien de déshonorant à cela! Kurt Seligmann ou Sergio Brignoni (ou Jean Tinguely débutant) restent des créateurs tout ce qu'il y a de plus honorables. Mais ils ne possèdent pas l'aura des superstars que l'industriel s'offrira ensuite, d'où leur exclusion du prêt permanent, mais non de l'actuelle présentation. Looser possède en effet le plus important fonds européen dédié à Willem de Kooning, pourtant Hollandais d'origine. Un artiste mythique devenu hors de prix... 

Il semble clair que l'homme a toujours privilégié la qualité muséale, Des pièces importantes, de grande taille, dues à des plasticiens jugé majeurs. Looser parle d'ailleurs volontiers de «la main que doivent tendre les riches amateurs aux collections publiques.» C'est à se demander s'il n'a pas toujours pensé au Kunsthaus, qui affiche de grands ambitions. Auteur du catalogue de l'actuelle exposition, Philippe Büttner aime d'ailleurs évoquer les «dialogues possibles» entre les tableaux et sculptures Looser avec ceux appartement déjà à l'institution, très riche (par exemple) en peinture allemande contemporaine. Une école ici représentée par le seul Anselm Kiefer.

Peu d'ovnis 

Mais qui peut-on voir, dans une mise en scène pour une fois harmonieuse au Kunsthaus? Outre les de Kooning, Looser détient beaucoup de Cy Twombly, déjà très bien représenté au Kunsthaus. Une suite de Penone, de John Chamberlain, d'Agnes Martin, de David Smith, de Fontana ou de la Française Fabienne Verdier. Les ovnis demeurent ici rares, mêmes si les dits Fontana ressemblent à des météorites. Looser aime visiblement créer des ensembles. 

On remarquera tout de même que nombre d'artistes sont morts, de Warhol à Yves Klein (qui fait l'affiche). Les autres se révèlent par ailleurs âgés. A 50 ans, Fabienne Verdier peut jouer ici les gamines. Looser collectionne depuis trente ans des valeurs qui se sont confirmées depuis. Il faudra logiquement qu'un autre amateur prenne le relais, passant à des formes d'art parfois moins traditionnelles. L'Alémanique n'est ni franchement installation, ni vraiment vidéo. Pas d'expérimentations, pas de bidouillages. On a parfois presque envie de parler ici, mais au bon sens du terme, de classicisme. Eh oui!

Pratique

«Sammlung Looser», Kunsthaus, 1, Heimplatz, Zurich, jusqu'au 8 septembre. Tél.044 253 84 84, site www.kunsthaus.ch Ouvert samedi dimanche et mardi de 10h à 18h, mercredi, jeudi et vendredi de 10h à 20h. La photo (Keystone) montre le collectionneur devant un triptyque de Willem de Kooning.

 

Un entrepreneur retiré des affaires pour "mieux vivre"

Dans son supplément «Vernissage», le mensuel «Giornale dell 'arte» n'y va pas avec le dos de la cuillère. Le gros article sur Hubert Looser, avec entretien, s'intitule «La doppia vita del magnate pentito».Quand on sait l'usage qui se fait du mot «pentito» en Italie, on pourrait croire que ce Suisse bien tranquille a tout du gangster. 

Né en 1938, l'homme est en fait le sixième des sept enfants d'un couple d'entrepreneurs. Se parents avait construit la firme ELCO, qui ne faut fait confondre avec la fabrique d'enveloppes postales du même nom. Cet ELCO-là, fondé en 1928, s'occupe de différents éléments d'aménagement liés à la construction de bâtiments. Hubert a fait ses études à Columbia, aux USA. Puis il s'est occupé des développements d'ELCO à l'étranger. France, Belgique, Luxembourg... A la mort de son père, en 1967, il reprendra la maison, qui atteindra une taille imposante. Elle va pratiquement décupler. Le Looser holding a dégagé un chiffre d'affaires de plus d'un demi milliard de francs en 2012.

Redistribution 

Marié (deux fois) et père de deux enfants (d'un premier lit), Hubert Looser a vite pensé qu'une partie de l'argent gagné (et il y en avait beaucoup) devait se voir redistribué. Il a ainsi créé en 1988 une première fondation. Son but est de venir en aide aux handicapés, aux enfants en difficultés et à financer des enseignement dans les pays où il y en avait peu. Entre 1990 et 1992, le directeur a ensuite rendu ses différent tabliers. Il ne s'occupera plus de l'ELCO Looser Holding, ni du Walter Rentsch Holding. Il veut du temps libre pour vivre, voyager et collectionner. Ses œuvres d'art entrent dans une seconde fondation en 2008. 

A 75 ans, Looser avoue ne plus fréquenter les foires d'art, «qui se ressemblent toutes». Il juge le marché de l'art contemporain surévalué et surabondant. «Nous ne sommes plus au temps des grandes collections. C'est pourquoi je laisse la mienne au Kunsthaus.» Il achète tout de même encore. Récemment, il a ainsi craqué pour un très important dessin d'Arshile Gorky, présent à Zurich. L'homme ira bien sûr à Venise, en cet été de Biennale. «Mais ce sera à 80 pour-cent pour avoir le plaisir de m'y promener dans les rues.»

Prochaine chronique le samedi 22 juin. Nyon va vivre un été sicilien. Une belle expo!

 

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