Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION/Genève vue par Töpffer en 1814

Le Cabinet des arts graphiques a présenté des "Satires" à la promenade du Pin de mai à août 2014. Il y avait déjà des aquarelles de Wolfgang Adam Töpffer (1766-1847), montrant la Genève de la Restauration de 1814 ou de la disette des années 1816-1817. Ces planches se voyaient mêlées à des productions anglaises de la même époque. C'était là une première manche. La seconde, exclusivement locale, se dispute aujourd'hui au Musée international de la Réforme (MIR), qui fête par ailleurs ses dix ans. L'institution privée abrite jusqu'en février les "premières genevoiseries". On sait que ce genre de pataquès politiques ne cesse de se répéter depuis deux siècles.

Les œuvres ici présentées sont toutes dues à la plume aquarellée de Töpffer père. Le trait se révèle pour le moins acéré, en dépit de la douceur du coloris. On sait que l'artiste ne les montra de son vivant qu'à ses intimes. Voici aujourd'hui ces coups de griffe publics. L'occasion d'en discuter avec Olivier Fatio, qui a par ailleurs participé à la réédition de l'album édité par Daniel Baud-Bovy en 1917. Les caricatures venaient alors d''entrer au Musée d'art et d'histoire grâce au legs du peintre Etienne Duval, petit-fils de Wolfgang Adam et neveu de Rodolphe Töpffer. 

Vous avez déclaré, Olivier Fatio, que l'exposition du Musée international de la Réforme constituait l'unique apport véritablement historique à la kyrielle de manifestations sur les 200 ans du rattachement de Genève à la Confédération.
Il y a un peu de provocation de ma part. Mais l'interminable liste, due à un comité résultant d'une évidente cooptation, s'est peu souciée de rappeler les événements. De cette année, j'ai avant tout retenu des idées, comme la piscine en forme de croix fédérale ou ce projet extérieur à la cité qu'était la tournée en car de la Fondation pour Genève, organisée par Ivan Pictet afin d'expliquer notre ville. C'est pour cette raison qu'est née l'idée des "Première genevoiseries", qui a été concrétisée avec la merveilleuse complicité de Caroline Guignard du Cabinet des arts graphiques. Je profite de l'occasion pour dire qu'elle a obtenu l'accord de son supérieur Christian Rümelin et que Jean-Yves Marin, directeur du Musée d'art et d'histoire s'est montré très correct. 

C'est donc devenu l'exposition du bicentenaire.
Si vous voulez. Françoise Demole, si active au musée, avait pensé plus large. Elle imaginait un "Genève et la Suisse". Le genre de manifestation que j'aurais attendu du Musée Rath. C'était trop lourd. Trop tard. Trop grand. Trop cher. Inutile que nous n'avons pas reçu un sou de la nébuleuse Ge200. Il fallait se concentrer sur un sujet plus restreint. En accord avec Caroline Guignard, qui a suggéré deux accrochages décalé dans le temps, nous avons opté pour les œuvres de Töpffer. 

Remises en contexte, tout de même...
Par esprit d'honnêteté. Françoise Demole trouvait à juste titre qu'on ne pouvait pas se contenter d'un type qui était contre tout, et tout le monde. Il fallait aussi rompre la monotonie créée par un alignement de dessins. J'ai été cherché des portraits des protagonistes de l'époque. J'ai obtenu le prêt de quelques tableaux donnant une version plus policée de la Genève de 1814. Il y a ainsi la fameuse vue de la Treille. J'en connaissais heureusement le nouveau propriétaire. Un banquier de la place a mis la toile en vente à Londres. Un autre banquier l'a rachetée. Il fallait aussi un peu de décor. Une gravure agrandie de la ville apparaît ainsi derrière une fenêtre. 

Trouvez-vous donc Töpffer si cruel avec les nouveaux maîtres de la ville?
Un satiriste souligne le mauvais côté des choses. Quand elles vont bien, il ne dessine pas. Töpffer avait été averti par ses amis libéraux du côté rétrograde de la constitution projetée. Il a fait sa bête noire du syndic des Arts, qui possédait en plus une silhouette caricaturale. Il lui reprochait bien sûr les aliénations prévues aux droits de citoyens. Des Arts présentait le projet comme une nécessité. Il fallait selon lui ça pour se voir admis dans la Confédération. C'était un retour en arrière. Mais il faut regarder ailleurs en Europe. La chape de plomb qui s'abattait alors sur la russe ou l'Autriche se révélait autrement plus pesante. On peut parler à Genève de conservatisme soft. 

Töpffer a donné ces caricatures-ci. Plus plus rien de séditieux.
Effectivement. Certaines planches, difficiles à dater, remontent peut être à la période française. Après 1817, il n'y aura plus rien. La satire occupe dix ans de sa vie. 

A quel public s'adresse l'exposition du MIR?
Mais à tout le monde! Quarante classes se sont déjà inscrites, ce qui me ravit. Je ferai quelques-unes des visites guidées. Il y a là suffisamment de pipi et de caca pour accrocher les jeunes regards. 

Une pétition circulait cet été. Elle visait à remettre en valeur l'histoire locale à l'école. Y a-t-il eu une réelle déperdition?
Je le crains. Cette histoire n'est pratiquement plus enseignée. Je l'ai dit à Martine Brunschwig Graf, ex-responsable de l'Instruction publique, qui se montrait choquée par la pétition. Elle assure que les maîtres demeurent libres de dispenser des cours sur le sujet. Seulement voilà! La plupart d'entre eux ne le font pas. D'où un manque paradoxal. On n'a jamais autant publié sur l'histoire genevoise. 

Le musée célèbre aujourd'hui ses dix ans. Quel est, Oliver Fatio, votre regard rétrospectif et prospectif?
Je me sens rassuré. Je n'étais pas sûr que l'institution tienne le coup une décennie. Le MIR répond donc à une nécessité, ou du moins à une curiosité. Nous avons obtenu des prêts intéressants d'autres musées. Nous créons des animations. Il y a bien sûr toujours la course à l'argent. Mais c'était une des règles du jeu. Pour l'avenir, je pense que le musée doit se voir partiellement repensé. Il offre peut-être trop de choses en ce moment. Il faudrait aussi revoir les étiquettes et les simplifier. Nous rejoignons ici le problème de la déperdition. J'aimerais aussi entendre les avis des jeunes. C'est pour eux après tout que nous continuons.

Pratique

"1814, Premières genevoiseries?", Musée international de la Réforme, 2, rue du Cloître, Genève, jusqu'au 1e février. Tél. 022 310 24 31, site www.musee-reforme.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. Le livre "Les caricatures d'Adam Töpffer et la Restauration genevoise" a paru à la Bibliothèque des Arts. Il comporte 184 pages. Photo (MIR): L'une des caricatures. La scatologie ne faisait pas peur à Wolfgng Adam Töpffer.

Prochaine chronique le jeudi 16 octobre. Les Ming sont à Londres, avec beaucoup de prêts chinois.

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