Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Genève révèle Gianni Piacentino

On avait cru le Centre d'Art contemporain (CAC) mort et enterré. La nomination du successeur de la peu dynamique Katya García Antón tournait à la farce. Tous les trois mois, le CAC promettait un nom et tous les trois mois, il repoussait sa décision. Aussi est-ce presque dans l'indifférence que la nomination d'Andrea Bellini a été annoncée en 2012 du côté du BAC (Bâtiment d'Art contemporain à Genève).

L'homme a su séduire. Il a même réussi une fragile réconciliation avec le Mamco voisin. L'Italien propose aussi des expositions solides. La rétrospective Gianni Piacentino, visible jusqu'à la mi-août, en constitue une preuve. Il s'agit même là du premier hommage un peu couillu rendu hors d'Italie au créateur piémontais. Il faut dire qu'on avait un peu oublié Piacentino depuis le début des années 70. Il n'en avait pas moins poursuivi sa trajectoire hors normes. Le visiteur peinera en effet un peu à ranger l'artiste dans un des tiroirs déglingués de l'Arte povera. Il y a quelque chose de trop luxueux pour ça chez ce plasticien, aujourd'hui âgé de 68 ans.

Proche du minimalisme

Mais revenons un peu en arrière. Flash-back, comme au cinéma. Piacentino est né à Coazza, près de Turin, en 1945. Sa carrière débute tôt, vers 1964. Nous sommes dans l'Italie du «boom». L'économie pétaradante fait fleurir les nouveaux riches, avec ce que cela suppose d'ostentation. L'Arte povera (le mot apparaît sous la plume du critique Germano Celant en septembre 1967) constitue une réaction violente. Les matériaux humbles se voient exaltés. Le bois. La terre. Les chiffons. Le goudron. Aucunes finitions. Destinée à tout, sauf au marché de l'art, l’œuvre, doit de garder quelque chose de brut. Apparaissent alors de nombreux noms dont ceux de Mario Merz, de Giuseppe Penone, de Luciano Fabro ou Giovanni Anselmo.

Piacentini se place comme il peut dans ce qui ne constitue pas un mouvement cohérent. Il produit des objets à l'apparence usinée, que recouvriront des laques aux coloris élégants. L'homme a d'ailleurs travaillé dans une fabrique de couleurs. Même ses toiles, monogrammées comme le reste de sa production d'un très chic GP, apposé comme un sigle, gardent quelque chose de propre. Elles rejoindraient plutôt les efforts alors contemporains du minimalisme américain.

Le vent en poupe

En 1968, année politisée à l'extrême, qui prélude en Italie à des dérives terroristes, Piacentino perd sa place dans le groupe. Il se dispute avec Merz, ce qui est ennuyeux. Il se met mal avec Celant. Une erreur mortelle. Autant se brouiller avec Dieu. Ses disciples se révèlent à peu près aussi tolérants que les surréalistes. Le Piémontais ne partagera du coup pas la gloire (et le succès commercial...) de ses anciens congénères, même s'il restera souvent exposé de par le monde.

Depuis quelques années, l'Arte povera a le vent en poupe. On ne compte plus, en Suisse, les manifestations offertes à l'un de ses membres. Le Kunstmuseum de Winterthour, qui constitue sous la direction de Dieter Schwarz un bon indicateur, a ainsi honoré en 2013 Fabro et Anselmo. Il propose en ce moment un hommage à Penone, par ailleurs présent à Arles. Alighiero Boetti, dont le prix de œuvres devient affreusement cher, s'est retrouvé à Genève au Mamco comme à la galerie Guy Bärtschi.

Mais que montre au juste Piacentino dans les salles du CAC? Eh bien, pour cette rétrospective qu'Andrea Bellini a mis quatre ans à monter avec l'aide de l'intéressé, il y a de tout. Des sculptures minimales, bien sûr. Des tableaux. Mais surtout des véhicules étranges, aux formes aérodynamiques. Piacentino roule pour nous en héritier des futuristes, fascinés par la vitesse. Ses véhicule propulsent dans l'avenir, mais un avenir rutilant, comme on l'imaginait dans les vieille bandes dessinées. Le tout carrossé de manière à la fois raffinée et flamboyante. Le public éprouve toutefois de la peine à dater ces pièces. Ce qui frappe le plus, ici, c'est bien la continuité.

Pratique

«Gianni Piacentino, une rétrospective», Centre d'art contemporain (CAC), 10, rue des Vieux-Grenadiers, Genève, jusqu'au 18 août. Tél. 022 329 18 42, site www.centre.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Important catalogue. Signalons que des visites guidées se voient régulièrement proposées. Les prochaines se dérouleront le 31 juillet, les 3, 4, 5 et 7 août à 15 heures. Photo (DR) L'image de bolide qui sert à la publicité du Centre d'Art contemporain.

Prochaine chronique le jeudi 1er août. Le mensuel "Beaux-Arts" propose un numéro d'été intitulé "Quans l'art devient polar". De quoi donner des idées.

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