Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Genève montre la satire religieuse

Il est des moments où la polémique vise à la destruction totale de la partie adverse. Le ridicule peut tuer, contrairement à ce qu’affirme le dicton populaire. Le Musée internationale de la Réforme (ou MIR) va ainsi aller «aux sources de la caricature» avec une exposition intitulée «Enfer ou paradis». Il y sera question des images par laquelle les protestants entendaient abattre les catholiques (le contraire est resté plus rare dans la peinture et la gravure) entre le XVIe et le XVIIIe siècle.

C'est Frédéric Elsig qui a assuré le commissariat de la manifestation, parallèlement à celui du «Konrad Witz» annoncé pour le 1er novembre par le Musée d'art et d'histoire. Un choix logique. Le chercheur est à l'origine du pourquoi. On pourra le voir dans l'entretien qui suit. La parole y est donnée à Isabelle Grasslé, directrice du MIR depuis son ouverture en 2005. Une directrice qui se désole de ne pouvoir matériellement organiser qu'une seule grande exposition tous les deux ans.

Quelle est l'origine de cet «Enfer ou paradis»?

Deux tableaux flamands des débuts du XVIIIe siècle. Ils montrent Calvin et Luther entrant en enfer. Ils m'amusent surtout dans la mesure où l'artiste, Egbert II van Heemsberck, peint des monstres joyeux. Ils sont tout contents de se retrouver enfin chez Lucifer. Le musée les a acquis par mécénat en 2010. Tout a commencé par le coup de fil de la galerie Salamon de Milan. Elle avait deux œuvres susceptibles de nous intéresser. Le pasteur Olivier Fatio est parti les voir avec Frédéric Elsig, Ils sont revenus avec des petites étoiles dans les yeux. Il nous fallait absolument ces deux pièces. Nous avons trouvé un joli trio œcuménique de donateurs. Les Hempel sont luthériens, les Micheli protestants calvinistes et les Pedrazzini catholiques.

La satire était-elle déjà représentée au musée?

Bien sûr! Il existait une salle de la polémique. On y montrait l'opposition visuelle non seulement entre catholiques et protestants, mais encore la profonde division séparant les calvinistes des luthériens. La caricature en constituait l'illustration par excellence. Elle prolonge le texte. Elle le dépasse. Elle en déborde. L'image peut se permettre des audaces interdites aux mots.

Par exemple...

On coiffe la prostituée de Babylone, extraite de l'Apocalypse de saint Jean d'une mitre papale. Le scandale devient ainsi double. Le Christ se voit dépecé par des moines dans une gravure. Ils en arrachent des lambeaux de chair qui deviennent l'équivalent de nos modernes billets de banque. Nous ne sommes pas dans le domaine de la caricature actuelle. C'est la suite de l'imagerie du Moyen Age, à tendance souvent lubrique. Le plus cru ne fait pas peur. Le scatologique non plus. Tout cela se révèle très explicite. Nous devrons du reste mettre un avertissement au jeune public.

Votre exposition se terminera au XVIIIe siècle. Pourquoi? La satire religieuse se montre parfois très virulente dans les époque postérieures...

Parce que nous désirions finir avec l'illustration d'une tolérance qui s'installe. Au temps des Lumières, les passions s'apaisent. Les religions se voient mises sur le même plan. J'aurais tendance à dire qu'on désire alors mettre tout le monde ensemble sur la photo. Le XIXe siècle s'est en effet révélé plus conflictuel avec «Le Réveil» chez les protestants et le raidissement dogmatique à Rome. Nous n'avions pas envie de raviver ces combats.

Vous avez choisi le Valaisan Frédéric Elsig comme commissaire.

Il s'imposait! C'est un spécialiste de la peinture flamande, avec une thèse portant sur Jérôme Bosch. Il était du voyage à Milan. Il s'agit en plus d'un homme possédant un sens de la communication hors du commun. Or il s'agissait ici bien d'expliquer ici les choses à des gens qui n'en posséderaient pas, ou plus les clés. «Enfer et paradis» se veut aussi didactique.

Vous avez obtenu des prêts importants...

Effectivement. Il y en a d'Amsterdam, d'Utrecht, de Berlin, de Lyon ou de la Bibliothèque nationale française. Plus des musées suisses, bien entendu!

L'évêque viendra-t-il la voir?

Mgr Charles Morerod, qui n'est par ailleurs jamais apparu au MIR, m'a fait savoir qu'il n'était pas libre pour le vernissage. Il a ajouté qu'il se ferait un plaisir d'avoir ensuite une visite guidée.

Pratique

«Enfer ou paradis», Musée international de la Réforme, 4, rue du Cloître, du 16 octobre au 16 février 2014. Tél. 022 310 24 31, site www.musee-reforme.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. Conférences et animations. Photo (MIR): "L'entrée de Calvin en enfer". Tout est parti de là.

Prochaine chronique le jeudi 17 octobre. Londres expose la mode clubbing des années 1980.

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