Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Florence à l'aube de la Renaissance

On a parlé du «miracle grec». Il a donné la tragédie, la philosophie et le Parthénon. Dans les années 1950, il a été question d'un «miracle allemand». Il restait d'ordre économique. Le «miracle de la Renaissance», dont il sera question au Louvre cet automne, après le Palazzo Strozzi, tient de l'artistique comme du financier. Ce n'est pas un hasard s'il s'est produit à Florence entre 1400 et 1460, alors que la cité dominait l'Europe par ses heureuses spéculations bancaires. 

Conçue par Beatrice Paolozzi Strozzi (comme le palais du même nom!) et Marc Bormand, l'exposition part de deux dates différentes, distantes d'un siècle. En 1303, les Pisans dressent un vase romain en marbre sculpté devant leur cathédrale. En 1401, le Florentins lancent leur concours pour créer les nouvelles portes en bronze de leur baptistère. On sait que Ghiberti l'emportera de peu sur Brunelleschi, qui deviendra plus tard l'architecte de Santa Maria del Fiore. Que s'est-il donc passé entre? En 1348-49, la peste a tué près de la moitié de la population. Un effrayant coup de gel après un fragile printemps.

En 3D

Ce n'est pas un hasard si la compétition de 1401 tournait autour d'un projet tridimensionnel. On le sait depuis longtemps. L'actuelle manifestation ne fait que le confirmer. La sculpture a ici deux générations d'avance sur la peinture. Florence va bien connaître, dans les années 1420, la comète Masaccio. Mais ce dernier reste bien seul. De Lorenzo Monaco à Gentile de Fabriano, les virtuoses du pinceau demeurent fidèles au goût gothique. Ils racontent des histoires merveilleuses sur d'irréalistes fonds dorés. Le modèle antique leur a manqué. Rien, ou presque, ne subsiste des fresques romaines. 

Beatrice Paoluzzi Strozzi et Marc Bormand ont choisi de découper leur sujet en dix épisodes. Ils ont emprunté pour cela 140 œuvres, provenant pour l'essentiel de l'inépuisable fonds toscan. Certaines sont célèbres. Le principe du vedettariat joue dans les expositions. Ici aussi, il faut des stars. Des statues énormes (Saint Matthieu, Saint Louis de Toulouse...) ont donc été déplacées des façades voisines d'Or San Michele. Les Offices ont envoyé une partie du cycle peint par Andrea del Castagno (lui en général peu accessible) sur les hommes et les femmes célèbres. Le Museo dell'Opera di Santa Maria del Fiore s'est presque vidé pour l'occasion.

A Paris ensuite 

L'opération semble un peu vaine à Florence, où il suffit de parcourir les rues pour compléter la visite. Il semble toujours risqué de déplacer des œuvres fragiles de quelques centaines de mètres. L'éloignement parisien va finalement redonner un sens à certains regroupements. Le visiteur comprendra ainsi comment s'est constitué l'imaginaire, encore républicain en 1460, de la «nouvelle Athènes». Une cité consciente de sa puissance et de ses vertus apparemment égalitaires. On sait qu'elle finira sous la botte, par ailleurs taillée dans un excellent cuir, des Médicis. 

Le visiteur venu spécialement en Toscane aurait au moins pu espérer un Palazzo Strozzi ouvert sur la ville. Il se trouve après tout dans l'un des plus beaux bâtiments florentins de la fin du XVe siècle, dont les fenêtres donnent sur les toits tout proches. Il n'en est rien. Des décorateurs sans goût ont «cassé» les merveilleuse salles par des galandages, dont les couleurs grises doivent rappeler les façades de la cathédrale et du campanile. Des filtres noirs empêchent de voir dehors, alors que la sculpture craint nullement la lumière. La climatisation donne enfin l'impression de se promener dans un réfrigérateur. Le visiteur pourrait se trouver n'importe où. Cette assemblée de chefs-d’œuvre ne sera finalement pas si différente que ça dans les sous-sols du Louvre...

Pratique 

«La primavera del Rinascimento», Palazzo Strozzi, Florence, jusqu'au 18 août. Tél. 004139 055 264 51 55, site www.palazzostrozzi.org Ouvert tous les jours de 9h à 20h, le jeudi jusqu'à 23h. «Le printemps de la Renaissance», Musée du Louvre, Paris, du 23 septembre au 6 janvier. Site www.louvre.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h, les mercredis et vendredis jusqu'à 21h45. Photo, une "Madone" de Filippo Lippi, venue du Palazzo Medici-Riccardi.

Prochaine chronique le mercredi 26 juin. Neuchâtel raconte ses années prussiennes.

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