Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Ferveurs médiévales genevoises

Il était une fois... «Ferveurs médiévales», la nouvelle exposition de la Maison Tavel, renoue avec un passé commun dont nous n'avons plus idée. Aux XIVe et XVe siècles, à cheval sur les deux versants des Alpes, le duché de Savoie unissait le Piémont, le Pays de Vaud ou la Bresse. Genève lui résistait, tout en subissant sa partielle main-mise. «La Réforme va couper le lien avec un pouvoir séculaire et une foi millénaire», explique la co-commissaire Sylvie Aballéa. 

Au second sous-sol de l'immeuble gothique ont été regroupées des œuvres évoquant les cultes portés dans la ville à des saints particulièrement honorés. Il y a bien sûr saint Pierre, patron de la cathédrale. Sur le plan iconographique, il s'agit d'une figure reconnaissable. Il est doté des clefs du Paradis. Certaines sculptures rappellent qu'il fut aussi le premier pape. 

Madeleine, Marguerite, Barbe et Catherine

Quatre saintes révèlent que les cultes tendent à se féminiser. Alors que la Vierge prend toujours plus d'importance, Genève révère Madeleine, qui reçoit l'église du quartier le plus riche, Catherine d'Alexandrie, Marguerite et Barbe. Chacune a son histoire et son rôle, parfois très varié. Née par amalgame de trois figures bibliques ou légendaires, Madeleine sert de patronne aux pénitentes tout en protégeant les apothicaires, les parfumeurs et les jardiniers. «Représentée les cheveux défaits et libres, elle devint aussi la patronne des coiffeurs», rappelle Sylvie Aballéa. 

Le sous-sol de Tavel n'est pas immense, même utilisé sur toute sa surface. «C'est la première fois qu'il sert à montrer des pièces en trois dimensions.» Autant dire qu'il a fallu jongler avec des œuvres venues de Zurich, Fribourg, Turin ou du proche Musée d'art et d'histoire (MAH). Des pièces de qualités très diverses, souvent là en raison de leur sujet. «La représentation de saint Pierre ouvrant les portes du Paradis, ici montrée sur un panneau germanique des années 1330, reste rare.» 

Quatre autres expositions

Présentée sur fond un fond bleu roi agressif, la manifestation fait allusion au retable de Konrad Witz, récemment restauré. Le retable phare conservé à Genève. Il devrait (le conditionnel s'impose toujours au MAH) faire l'objet d'une exposition à la fin 2013. Un doublé! Notre ville n'avait rien montré aucune sculpture médiévale depuis 1991. «J'avais alors organisé avec Claude Lapaire, alors directeur du MAH, une présentation de stalles gothiques.» 

Un dernier mot. «Ferveurs médiévales» fait partie de cinq expositions, qui se termineront le 22 septembre. Leur ouverture se révèle en revanche décalée. Le moins qu'on puisse dire est que le MAH, qui croule pourtant sous les médiateurs, assure mal leur promotion. Il faut aller à Tavel pour apprendre que Sion a déjà ouverts sa partie le 17 mai et Chambéry la sienne le 3 mai. Aoste viendra le 28 juin et Suse le 29 juin. L'information genevoise étant nulle, je me permets de signaler le site www.vs.ch qui dit tout de manière claire. 

Reste à savoir qui se fera la totale. Un tel éclatement apparaît dissuasif. Deux voyages globaux de trois jours sont prévus, à des prix prohibitifs. Voir sous www.voyages-et-culture.ch 

Pratique

«Ferveurs médiévales», Maison Tavel, 6, rue du Puits-Saint-Pierre, jusqu'au 22 septembre. Ouvert du mardi au dimanche de 11 à 18 heures. Tél. 022 418 37 00 site www.ville-ge.ch/mah La photo montre un polyptique d'Antoine de Lonhy, exécuté vers 1465, dont seul le Saint Pierre est exposé à la Maison Tavel.

 

 

Rencontre avec la commissaire Sylvie Aballéa

Elles sont deux à avoir conçu la partie genevoise de la manifestation. Sylvie Aballéa, qui me fait face, a ainsi travaillé en œuvré avec Marielle Martiniani-Reber. L'occasion de lui poser quelques questions. 

 

Comment «Ferveurs médiévales» est-il né?
Nous avons formé en 2002 un groupe de travail appelé «Sculptures médiévales dans les Alpes». Il réunit des institutions conservant le patrimoine, ainsi que des représentants de musées. Sont concernées des villes ayant fait à divers titres partie du comté, puis duché de Savoie. Il y a là Aoste, Annecy, Suse ou Chambéry, son ancienne capitale, ainsi que Genève, Fribourg et Zurich.

 

Pourquoi Zurich et non pas Lausanne?
Zurich parce que le Musée national suisse regroupe des œuvres provenant de toute la Suisse. Lausanne, qui a naguère appartenu à notre comité, semble s'en être désintéressé, même si la cité relève de la Savoie aux XIVe et XVe siècles.

 

L'actuelle exposition se répartit sur cinq lieux. Six même, si l'on compte la présentation par Chambéry de sculptures récemment restaurées. N'est-ce pas beaucoup?
Etant donné la fragilité des pièces montrées, il semblait inconcevable de prévoir une exposition itinérante. Chaque ville accueille donc une présentation développant une thématique particulière. L'idée est de mettre en valeur un patrimoine méconnu.

 

Mais ne s'agit-il pas là d'un art un peu provincial? 
La Savoie de la fin du Moyen Age constitue une zone d'échanges et de passage. Pour des commandes prestigieuses, des artistes se déplacent de Paris ou Bourges, qui constitue alors une ville importante. Il ne faut pas oublier que le duché de Savoie se révèle alors aussi étendu que celui de Bourgogne. Les grands chantiers bénéficient donc de fonds élevés. Les peintres et sculpteurs voyagent alors beaucoup. Pensez à Genève. Outre des créateurs locaux,elle voit aussi bien arriver Conrad Witz de Bâle que le Piémontais Giacomo Jaquerio.

 

Que subsiste-t-il de tout ce patrimoine?
A Genève, pas grand chose. Il y a eu énormément de destructions lors de la Réforme de 1535, ou de ventes à des régions demeurées catholiques. En Valais, il reste en revanche une quantité de statues et de tableaux. C'est ce qui nous permet de montrer à la Maison Tavel l'équivalent de ce qui a disparu chez nous. Pensez que chaque église, même la plus modeste, devait posséder un crucifix, une Vierge et une œuvre représentant son saint patron, ou sa patronne.

 

Mais n'y a-t-il pas eu, dans les régions restées fidèles à Rome, des disparitions dues aux modes lors de la période baroque?
Ce n'est pas le propos de cette manifestation que de le dire, mais bien sûr que oui. On a voulu vers 1650 ou 1700 de riches et beaux autels modernes. Avec une conséquence inattendue. On trouve parfois, dans des lieux de culte modestes, des retables bien trop riches pour leurs moyens.Il s'agit de réemplois. Un décor jugé vieilli se voyait relégué dans une périphérie. 

Prochain article le samedi 1er juin. Art contemporain. Rudolph Stingel fait tapisse Venise. 

 

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