Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Ferrare montre Henri Matisse aux Italiens

Le nom fait rêver. Avec sa façade composée de 8500 blocs de pierre taillés en pointe, le Palazzo dei Diamanti a été conçu pour impressionner. Il faut dire qu'il se situe à Ferrare au bout d'une longue avenue rectiligne. La première tracée aussi droite depuis l'Antiquité. Elle illustrait en 1492 la volonté de puissance du duc Ercole Ier d'Este, qui commanda du coup un geste architectural à Biagio Rossetti. 

Aujourd'hui, le palazzo abrite comme il se doit un musée. Le rez-de-chaussée se voit cependant réservé aux expositions temporaires. Elles font alterner les présentations patrimoniales et les autres. Si Cosme Tura (XVe siècle) ou Dosso Dossi (XVIe siècle) y ont trouvé leur place, les Ferrarais ont ainsi pu découvrir des artistes rarement visibles en Italie. Il faut dire que nos ami transalpins ont toujours acheté national. Il faut remonter à la fin du XVe siècle pour leur trouver une passion exotique. Les Florentins ou les Vénitiens étaient alors fous d'art flamand. On comprendra que l'art étranger reste fort mal représenté dans les institutions italiennes, contrairement à ce qui se passe en Espagne.

Autour de la figure, étendue au corps entier 

La désir de la direction du Palazzo dei Diamanti est donc de montrer des peintres ou des sculpteurs célèbres, certes, mais qu'il faut ordinairement chercher au loin. Il y a eu aussi bien Georges Braque que Thomas Gainsborough. Plus récemment, il faut noter un beau Francisco de Zurbaran coproduit avec Bruxelles, où l'accrochage reste en place jusqu'au 25 mai. Il s'agit là de rétrospectives courtes, mais bien faites. L'espace à disposition, autour d'une sublime cour Renaissance, reste limité. Un paradoxe dans un bâtiment aussi grand... 

La présentation actuelle se voit dédiée à Henri Matisse (1869-1954). Il fallait un biais pour présenter le Français. Le thème choisi tourne autour de la figure, étendue au corps entier. Ancienne du Centre Pompidou, Isabelle Monod-Fontaine a opéré une sélection partant de 1900 pour finir avec les dernières toiles, peintes à Nice un peu avant 1950. Les papiers découpés, qui font en ce moment l'objet d'un énorme bastringue à la Tate Modern de Londres, n'ont pas été pris en compte. Comme je vous l'ai dit plus tôt, l'espace reste ici compté et la présentation se veut aérée.

De petit fils rouges

Intelligemment, Isabelle a tissé des liens entre les œuvres. De petits fils rouges courent le long des cimaises. La sculpture "Aurora" (1907) se trouve représentée dans "La nature morte à l'aiguière" de 1916. Le grand "Nu à l'écharpe blanche" de 1907 trône à côté de son esquisse peinte. Les gravures et les dessins répondent aux toiles. Mieux encore! Pour la "Jeune femme en blanc sur fond rouge" de 1946, récemment déposée par Beaubourg au Musée des beaux-arts de Lyon, Isabelle Monod-Fontaine a retrouvé le film documentaire montrant Matisse exécutant cette figure. Le visiteur voit le tableau se faire (à toute vitesse!) sous ses yeux. 

Comme le veut la règle du genre, les œuvres présentes à Ferrare viennent d'un peu partout. Outre le Centre Pompidou, la Tate a prêté, comme Copenhague, le MoMA de New York ou les Thyssen de Madrid. Notons au passage que La Chaux-de-Fonds a envoyé un tableau, tandis que notre Musée d'art et d'histoire confiait un costume original pour "Le chant du rossignol" de 1920. Le public peut d'ailleurs voir ce ballet sur un moniteur vidéo, ce qui lui donne un peu de mouvement. Un peu seulement. Il s'agit là d'une des productions les plus statiques des Ballets Russes de Diaghilev.

Les hauts et les bas

Arrivé au bout, le visiteur a une bonne idée du parcours de Matisse. Avec ses hauts, comme les années 1910 ou 1940, et ses bas. Les années 1920 et 1930, très sages, frôlent parfois l'ennui. Un célèbre conservateur de musée américain, en séjour en Suisse, a ainsi pu s'exclamer que le Genevois Maurice Barraud était dans ses bons jours un "Matisse romand". Eh bien, il n'avait pas tout à fait tort! Comprenez par là qu'il avait raison.

Pratique

"Matisse, La figura", Palazzo dei Diamanti, 21, corso Ercole d'Este, Ferrare, jusqu'au 15 juin. site www.palazzodiamanti.it Ouvert tous les jours de 9h à 19h. La pinacothèque, qui se trouve au-dessus et qu'il faut bien sûr visiter, reste en revanche fermée le lundi. Photo (Palazzo dei Diamanti): "Jeune femme en blanc sur fond rouge" (1946), fragment. Un film montre à Ferrare le tableau en train de se faire.

Prochaine chronique le samedi 26 avril. Paris présente en même temps les trésors de Saint-Maurice (en Valais) et de San Gennaro (à Naples).

 

 

 

 

 

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