Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION/Dada devient universel au Landesmuseum de Zurich

Crédits: Landesmuseum Zurich

En ce début 2016, tout Zurich se veut Dada. Je vous ai déjà parlé de «Dada Globe» au Kunsthaus de Zurich. Il s'agit d'une exposition très pointue autour d'un livre qui aurait dû paraître à Paris en 1921. «Dada Universal», qui débutait le même 5 février au Musée National (ou Landesmuseum), reste comme il se doit généraliste. Nous sommes ici dans une institution fourre-tout, où le seul dénominateur commun demeure la Suisse. Le baraquement où nous nous trouvons dans la cour de ce bâtiment en chantier perpétuel (il y a bien trente ans que cela dure, et ce n'est de loin pas fini!) a ainsi pu accueillir il n'y a pas longtemps une amusante présentation de cravates «made in Zurich». 

Le principe de «Dada Universal» reste le même que celui adopté en 2005 par le Centre Pompidou à Paris. L'exposition ne comporte pas de circuit. Il y a dans une immense salle des modules, de taille identique, placés à espaces réguliers. Chacun d'eux contient un certain nombre d'objets, reflétant un thème. Au visiteur de composer son menu, en n'oubliant si possible aucun mets. A trop prendre de chemins de traverse, il risque de négliger quelques vitrines. Peut-être devrait-il tracer au fur et à mesure de ses approches des croix sur le plan de salle...

Le dodo pour Dada 

Imaginé par Juri Steiner et Stefan Zweifel, «Dada Universal» se veut dadaïste, ce qui vient encore compliquer les choses. J'entends par là que les œuvres présentées ne sont pas seulement celles du mouvement initié en 1916 à Zurich, et disparu du côté de Paris dès le début des années 1920. La preuve! Un squelette de dodo, le fameux oiseau exotique éteint par suite de chasse abusive vers 1700, joue les vedettes dans l'un des modules. Restaurée pour l'occasion, cette dépouille animale se retrouve là pour la consonance du mot. Dodo-Dada. Notons cependant que la même vitrine accueille un «Ur-Ei» issu d'un des membres du Cabaret Voltaire et un (faux) Hans Arp prêté par le Musée d'art et d'histoire de Genève (MAH). Arp fut pourtant un vrai dadaïste. Vous voyez que tout se révèle compliqué pour un visiteur par trop néophyte. 

Au fil des déambulations, tous les sujets y passent. La guerre. La danse. Le masque. Le collage. L'écriture automatique, que généraliseront plus tard les surréalistes. A chaque fois, les commissaires créent des rapports de prime abord incongrus. Une fleur futuriste de Giacomo Balla se retrouve dans le chapitre voué à la guerre, aux côtés d'un fusil français de 1886, d'un gobelet tiré par un «poilu» à partir d'une douille abandonnée et d'un manifeste pacifiste. Les masques servent à se protéger des gaz lancés par l'ennemi comme aux animistes africains, dont le public cultivé découvrait alors les arts. Steiner et Zweifel parviennent du coup à justifier la présence d'un Christ chevauchant un âne roman en bois peint, utilisé à l'époque pour des processions, comme d'un objet phallique ptolémaïque (vrai, celui-là), prêté par notre MAH.

Une boîte noire 

Le décor d'Alex Harb est une boîte noire, à l'opposé du «white cube» favorisé par l'art contemporain. Fermé, il entend suggérer une atmosphère oppressive. Un ou deux écrans le trouent cependant. Y sont projetés des extraits de films comme «Enthousiasme» du Soviétique Dziga Vertov (1930). Ce noir se voit aussi allégé par les graffitis blancs. Les premiers visiteurs ont reçu la permission de s'exprimer sur les murs. On est loin du «propre, en ordre» que nos voisins français associent à l'image de la Suisse. Signalons enfin que le pavillon central, fermé sur lui-même, se présente comme une «kaaba» pleine d'objets fort peu religieux. J'ignore ce que les musulmans alémaniques ont pensé de la chose... 

Les objets antiques ou médiévaux présents pourraient donner l'idée que «Dada Universal» reste tourné vers un passé plus ou moins lointain. C'est faux. Les auteurs de l'exposition ont voulu tirer la chose vers le présent. Dada n'est pas qu'une histoire. Il s'agit aussi d'un esprit, violemment contestataire. Une place a été laissée au mouvement punk, qui se développe à partir des années 1970. Il y a aussi l'évocation, osée dans ce bâtiment officiel (et même fédéral) que forme le Landesmuseum, des émeutes du «Züri brennt» de 1980. Les vitrines volaient alors en éclats. Les rues se vidaient régulièrement devant les poussées de violence. Zurich avait préféré faire un grand magasin là où les jeunes espéraient leur centre culturel.

Immersion totale 

J'espère que je ne vous aurai pas découragé avec ces circonvolutions compliquées. Il ne faut pas devoir tout savoir au départ, ni avoir tout compris à la sortie. Le musée propose une immersion. Elle se trouve aidée, mine de rien, par une mise en scène élégante et imaginative. Il y a en plus beaucoup d'explications en quatre langues (la quatrième étant l'anglais, et non le romanche). Le public n'est donc pas perdu. Abandonné. Il se voit discrètement pris par la main. Surveillà du regard. On n'allait tout de même pas le tenir en laisse pour lui expliquer un mouvement aussi libertaire que Dada!

Pratique 

«Dada Universal», Landesmuseum, 2, Museumstrasse, à côté de la gare de Zurich, jusqu'au 28 mars. Tél. 058 466 66 00, site www.landesmuseum.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le jeudi jusqu'à 19h.

Photo (Keystone): Un coin de l'immense salle, avec le squelette du dodo, qui provient de l'Ile Maurice.

Prochaine chronique le dimanche 28 février. Delacroix et les modernes à la National Gallery de Londres.

 

 

 

 

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