Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Crise de "Lemancolia" à Vevey

«Un paysage quelconque est un état de l'âme.» Ecrite le 10 février 1846 dans l'une des (trop) nombreuses pages de son journal intime par Frédéric Amiel, qui n'était pas un rigolo, la phrase a fait fortune depuis. Le Genevois se voit partout cité. Parfois à tort. Parfois à raison, comme ici. Quand on intitule une exposition «Lemancolia», comme le fait Dominique Radrizzani au Musée Jenisch de Vevey, on lie de manière indélébile l'humeur mentale et la nature physique. On rejoint les "orages désirés" des romantiques allemands.

A suivre le commissaire de cet exposition très cérébrale, le Léman possède deux versants. Il ne s'agit pas des rives suisse et française du lac, même si l'une apparaît plus ensoleillée que l'autre. Le paysage monde, qui s'élargit jusqu'à devenir cosmique, s'oppose aux eaux noires de la mélancolie. C'est près de Vevey que se noie la «Nouvelle Héloïse» de Rousseau. C'est du côté de Gland que Hergé, ce grand dépressif, tente de tuer Tintin lors de «L'affaire Tournesol». On sait Dominique Radrizzani fan de bandes dessinées. Avec lui, il n'existe pas de grand et de petit genre. 

Lac miroir

Le hasard fait bien les choses. Rouvert en juin 2012 après plusieurs année de travaux, le rez-de-chaussée du Musée Jenisch comporte deux suites de trois salles, séparées par un passage. L'une contient donc les grand paysages, où le miroir lacustre s'incurve parfois, comme chez Pietro Sarto, afin de donner l'idée d'une étendue infinie. Tout débute ici avec Konrad Witz, dont le public peut voir une reproduction de «La pêche miraculeuse» de 1444. Mais les Turner comme les Hodler, les Kokoschka ou les Courbet sont bien les originaux. «Le quai des Pâquis» de Corot peut ainsi se voir rapproché de «Pêcheur sur le Denantou» de Bocion, qu'il a peut-être inspiré. 

L'autre côté abrite aussi bien Dürer que Hergé, Jean-Luc Godard ou Marcel Duchamp, venu chercher en Pays de Vaud la cascade d'«Etant donnés». Pourquoi Dürer? Parce que sa plus célèbre gravure, la «Melencolia» de 1514, comporte peut-être, encadrée par les montants et les barreaux d'une échelle, la vue du château de Chillon. Un souvenir de voyage. L'artiste allemand a vécu un an à Bâle. Il a traversé deux fois les Alpes afin de se rendre à Venise. Il a sans doute vu cet étrange bâtiment insulaire sur le lac. 

Supposition étayées

Il s'agit là d'une des nombreuses suppositions avancées sur les murs, et étayées dans le catalogue. Il y a peut-être le bout valaisan du lac chez Pieter Bruegel, qui a lui aussi voulu voir l'Italie. Les berges du Rhône n'avaient pas encore été corrigées. Et le Léman apparaît sans doute chez Jan van Eyck, qui a passé du Nord au Sud vers 1430. La «Crucifixion» du Metropolitan Museum de New York (qui n'a pas fait le voyage) montre à gauche du Christ les Dents de Morcles, et à droite celles du Midi. 

Vrai? Faux? Le commissaire sait qu'il émet là des spéculations. Mais il aime ça. Son travail, appuyé par sa collaboratrice Emmanuelle Neukomm, consiste donc en un accrochage (dans un lieu hélas assez froid) et un livre. Un bouquin comprenant de très nombreuses (et parfois longues) citations. Chateaubriand y côtoie Rousseau, Ramuz, Scott Fitzgerald, Fenimore Cooper, Francis Picabia, Shelley, Cocteau (qui tourna «L'Eternel retour» à Meillerie), Hugo, Lamartine, Byron, Nabokov ou Flaubert. Un chapitre entier se voit consacré à Hergé, dont la Fondation a prêté à Vevey de nombreuses planches. Un autre à Duchamp. Il est amusant à ce propos de constater à quel point ce grand iconoclaste peut se retrouver sacralisé... Sa dernière pirouette, sans doute.

Pratique

«Lemancolia», Musée Jenisch, 2, avenue de la Gare, Vevey, jusqu'au 13 octobre. Tél. 021 925 35 20, site www.museejenisch.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, jeudi jusqu'à 20h. Catalogue livre publié par Noir sur Blanc, 255 pages.  Films à la Cinémathèque suisse en septembre, voir www.cinematheque.ch. Photo: un tableau de Bocion particulièrement lémancolique.

 

Dominique Radrizzani: "Je montre un Léman entre extase et dépression"

Il a été directeur du Musée Jenisch de Vevey, dont il a démissionné en septembre 2012 à la surprise générale. Dominique Radrizzani y revient aujourd'hui en tant que commissaire invité. Notez cependant que «Lemancolia» était prévu de longue date. 

Quand avez-vous commencé à travailler sur le sujet?
Je dirais il y a une quinzaine d'années J'avais été frappé par la présence d'un possible Chillon chez Dürer. J'ai continué par à-coups. Je mettais des idées dans mes tiroirs.

Avec Witz, vous partez du premier paysage réaliste de la peinture occidentale, celui de la rade de Genève.
Je propose même de remonter en amont de quinze ans avec Jan van Eyck! Mais il ne faut pas se faire d'illusions. La peinture de la fin du Moyen Age ne reproduit pas la réalité telle quelle est. Elle filtre. Elle interprète. Elle recompose. Dans «La pêche miraculeuse», il n'apparaît ainsi pas naturel, mais religieux, de faire reprendre au Christ la forme exacte du Môle qui se trouve juste au-dessus de lui. Bruegel a lui aussi modifié. Mais son biographe Van Mander disait déjà de lui à l'époque qu'il «avalait les paysages pour les recracher ensuite.» Je montre deux de ses gravures. On retrouve cependant aussi une vu lémanique au fond de ses «Moissonneurs» de 1565.

Vous avez eu la chance de disposer de deux lieux différents dans le musée.
Exact! Il y a d'un côté le Léman miroir du monde. Hodler y propose des paysages planétaires. Turner y apparaît cyclopéen. Si Kokoschka a peint toutes les villes du monde, il a commencé par une plongée sur le Léman depuis Blonay. Elle lui a fait découvrir l'espace, absent de ses toiles viennoises. Notez que Kokoschka a fini sa vie près de Vevey. C'est le côté extase, qui se voit compensé par la tendance à la dépression illustrée dans la seconde aile. 

Un autre lac offre-t-il des aspects aussi divergents?
Je ne vois pas. Le Léman est le lieu où naît Frankenstein et où meurt la Julie de Rousseau. Mais il faut dire qu'il s'agit d'une charnière. D'une transition. Ici se séparent le Nord et le Sud. Tout peut y arriver. J'espère montrer ainsi de l'inattendu avec un sujet où l'on aurait plutôt la tentation de montrer de l'attendu. Je dis bien «montrer». «Lemancolia» n'offre aucune velléité de dégager une articulation théorique. Je vois cette exposition comme un beau raccourci de l'histoire de l'art.

Prochaine chronique le lundi 24 juin. Retour sur les 50JPG de Genève avec (notamment) Vincent Calmel, dont les photos ont parfois été reproduites dans "Bilan".

 

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