Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Chic! Nyon va passer "Un été sicilien"

«Enfant, je ne partageais pas l'engouement des garçons de mon âge pour les jeux de ballon.» Heureusement que tous les garçons ne sont pas idiots. Ainsi est née la collection des «mattonelle» de Pio Mellina, qui comprend aujourd'hui 3000 pièces. Il faut dire que nous sommes en Sicile. Un pays ayant peu le respect du patrimoine. Quand les Palermitains ne laissent pas depuis la guerre à l'abandon un monument comme le Palazzo Costantino, il rénovent à la hussarde. Les carreaux anciens de faïence arrachés des sols finissent à la benne. 

Deux cent quatorze de ces éléments de pavage figurent aujourd'hui aux murs du Château de Nyon, qui s'offre «Un été sicilien». Ils prennent ainsi des airs d'azulejos portugais, auxquels ils s'apparentent un peu. La grande spécialiste de la poterie sicilienne Maria Reginella les a classés par époque et ville d'origine. Il ne faut tout de même confondre les productions de Trapani avec celles de Caltagirone, de Naso ou de Santo Stefano di Camastra. 

Céramique détournée

Ces éléments historiques encadrent, si j'ose dire, des artistes contemporains. Certains d'entre eux travaillent avec des éléments céramique, certes. Mais ils les détournent de leurs fonctions premières. Adalberto Abbate crée des objets d'art avec des objets souvenirs. Et quand Loredana Polizzi ne fait pas exploser des porcelaines, elle les pulvérise. Son arche symbolisant le pont projeté à travers le détroit de Messine, qui traverse une salle du château, se voit constellée de débris tirés de la production chinoise de masse. 

Une place est laissée à la vidéo. Un vaste espace se voit réservé à la projection d'«Un voyage sans fin» d'Isaac Julien, au titre imprudent, qui parle de manière allégorique de l'arrivée souvent tragique des migrants africains. C'est bien pensant, certes. Mais le résultat prouve aussi que dix-neuf minutes peuvent paraître longues, en dépit d'une débauche d'esthétisme. Heureusement qu'on y voit furtivement le grand salon du Palazzo Valguamera-Gangi, rendu célèbre par le bal du «Guépard» de Visconti... 

Complétée par des photos de Per Barclay montrant le Palazzo Costantini se reflétant sur des sols huilés ou d'autres, prises sur le marché aux poissons par la Bâloise Cécile Hummel, l'exposition n'en confirme pas moins les qualités de chef d'orchestre et de metteur en scène de Vincent Lieber, l'homme en charge de l'institution. Tout tient à la qualité des rencontres. Au soin apporté aux détails. A l'imagination, qui reste une qualité peu fréquente dans le petit monde des musées. Le public avait déjà pu s'en rendre compte il y a quelques mois lorsque Vincent Lieber avait présenté ici même les porcelaines de Zurich d'une collection privée.

Pratique

«Un été sicilien», Château de Nyon, jusqu'au 27 octobre. Tél.022 363 83 51, site www.chteaudenyon.ch Ouvert du mardi au dimanche, de14h à 17h. Joli catalogue. Nombreuses animations. La photo utilisée ici est de Per Barclay.

 

Vincent Lieber: "J'aime mélanger les époques dans un lieu"

Cela fait déjà dix-sept ans que Vincent Lieber s'occupe du Château de Nyon. Un monument qui a été fermé durant six longues années, pour travaux. Il en est ressorti, côté façades, une meringue toute blanche, que la pollution patine aujourd'hui gentiment. L'intérieur a en revanche donné un musée aussi coloré que réussi. Mon interlocuteur aurait mérité non pas mieux, mais plus grand que cette institution par définition modeste. Je ne sais pas, moi... Le très fédéral Château de Prangins, par exemple. 

A la base de votre exposition, Vincent Lieber, il y a les majoliques de la Collection Reber...
Bâlois d'origine, Burkhard Reber était un pharmacien installé à Genève. Mort en 1926, il a laissé un ensemble de 500 pots en céramique illustrant sa profession. Il y a là du Montpellier, du Winterthour... et environ vingts albabrelli siciliens. Parmi ceux-ci se trouve une pièce de référence, souvent publiée. Il s'agit d'un vase signé et daté 1607. Une rareté absolue. 

Ce n'est pourtant pas, à vous entendre, le déclic.
Non. Tout est parti de la vidéo d'Isaac Julien,que j'ai découverte à Lisbonne en 2009. La Sicile m'a fait penser à nos faïences. Vous savez qu j'aime le mélange des époques. Il suffisait d'étoffer le propos.

C'est ainsi que vous avez découvert le collectionneur Pio Mellina.
Je me suis promené sur Internet. Son nom est apparu dans différents articles. Je suis allé le visiter trois fois, à Palerme. Il s'agit d'un quadragénaire passionné par son domaine. Au fil des décennies, cet homme a constitué la collection de référence dans le domaine du carreau de sol. Il a créé une association pour le promouvoir. Pio Mellina vit dans un appartement situé dans un palais, via Garibaldi. Mon projet lui a plu. Je l'ai chargé de procéder à une sélection avec l'historienne Maria Reginella. Nous nous chargions de petits travaux de nettoyage et de montage.

Cela ne suffisait pas.
Effectivement! J'ai donc poursuivi mes recherches virtuelles. Certaines personnalités sont apparues. Je pense à Loredana Longo. Apprendre qu'elle faisait exploser des porcelaines, alors que mon musée nyonnais sert normalement à les conserver me remplissait de joie. Mais vous savez comment sont les artistes. Elle a fini par me proposer autre chose. J'ai aussi été en contact avec le galeriste Francesco Pantaleone, qui opère au-dessus d'un magasin d'objets de piété. C'est ainsi qu je suis entré en contact avec le photographe Per Barclay, un Norvégien vivant pour l'essentiel en Italie.

Ses image très travaillées font contraste avec les vues du marché aux poissons, vu par la Bâloise Cécile Hummel.
La Vucciria constitue en effet un monde populaire unique, qui a hélas récemment subi des modernisations. C'est là que finissent notamment les espadons. Des bêtes dont les connaisseurs évaluent la fraîcheur et devinent la provenance, rien que par la couleur des chairs. J'ai aimé ces natures mortes. Je ne suis d'ailleurs pas le seul. Un de ces clichés figurant su le carton d'invitation a séduit Edmonde Charles-Roux, qui me l'a fit savoir. Or souvenez-vous qu'elle demeure l'auteur du roman classique «Oublier Palerme».

Prochaine chronique le dimanche 23 juin. Le Musée Jenisch de Vevey propose "Lémancolia". Le lac serait-il mélancolique?

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