Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION/Cendrars de retour à La Chaux-de-Fonds

Il a tout réinventé, à commencer par son nom. Né en 1887 à La Chaux-de-Fonds, Frédéric Louis Sauser est devenu Blaise Cendrars en 1912. L'année de la publication du texte qui s'intitulera plus tard «Pâques à New York». Il ne s'agissait pourtant pas là du premier exotisme de celui qui s'appliquera à bourlinguer à travers la Planète. Sous son vrai patronyme, l'adolescent avait déjà travaillé chez un bijoutier de Saint-Pétersbourg. Nous n'étions pas loin ici du Transsibérien, dont la forme inédite de prose révolutionnera l'édition en 1914. Pensez! Le premier «livre simultané», écrit par Cendrars et peint par la Russe Sonia Delaunay... 

Le Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds, dont la Société des Amis ses fêté ses 150 ans en 2014, replace aujourd'hui «Blaise Cendrars au cœur des arts». Le limiter à l'écriture restreint en effet sa pensée et ses activités. Nul au XXe siècle, à part Jean Cocteau, n'a autant sauté d'une expression à l'autre. Le Chaux-de-Fonnier a touché à tout, de la peinture au cinéma, en passant par la musique. Ses activités journalistiques, dans les années 1930, l'ont également conduit partout, avant qu'il ne reprenne la plume pour de bon en 1943. Cendrars a ainsi passé ses dernières années (il est mort en 1961) à se réinventer. Avec lui, même la réalité devenait fiction.

Douze sections 

Centre névralgique d'une véritable saison axée sur le plus débordant des «écrivains suisses», l'exposition actuelle a été vue large. Elle comporte douze sections, chronologiques ou thématiques. Il fallait à là fois suivre «l'homme à la main coupée» (il a perdu un bras à la guerre de 14) et montrer ses implications dans les avant-gardes successives. Cendrars préférait les débuts, toujours plus excitants, aux consécrations. Ce n'est pas un publiciste de génie, comme Cocteau, qui lançait à coups de mondanités des artistes normalement inacceptables. Le Neuchâtelois se situait du côté des accoucheurs, dont le travail se termine à la naissance du bébé. 

Gabriel Umstätter s'est chargé de donner une forme et un sens à ce «Blaise Cendrars au cœur des arts», qui apparaît comme une exposition à la fois riche et bourgeonnante (les deux choses ne vont pas forcément ensemble...). Logique d'en parler avec le commissaire. 

Pourquoi, Gabriel Umstätter, un Cendrars en 2014-2015, alors qu'aucun anniversaire ne s'impose?
On aurait pu fêter les cent ans de «La prose du Transsibérien»! Cendrars est né à La chaux-de-Fonds en 1887 un mois après le Corbusier. En 2012, pour marquer les 125 ans, il a fallu opérer un choix. L'architecte l'a emporté. Le musée avait illustré ses rapports avec la photographie. 

Cendrars vous amené à vous intéresser à tous les arts des années 1910 et 1920.
Oui, mais on ne pourrait pas monter le même genre de manifestation avec n'importe quel écrivain. A part Cocteau, je ne vois d'ailleurs personne. Evian s'est attaqué à Eluard. Il s'agissait d'un travail de bibliothèque, très illustratif. Cendrars ne s'est pas contenté de parler de ce que faisaient les autres. Il s'est toujours engagé à fond. Assistant d'Abel Gance au cinéma, il a tourné lui-même en Italie un film muet, aujourd'hui perdu. Il a peint au moins six tableaux. Nous en montrons cinq. Il a stimulé sur place l'avant-garde brésilienne. Il a fait de la publicité avec l'affichiste Cassandre. Monté un baller avec Fernand Léger, «La Création du monde»... 

Comment avez-vous réussi à monter à La Chaux-de-Fonds une manifestation impliquant aussi bien de prêts du Centre Pompidou que du Dansmuseet de Stockholm ou de la Cinémathèque française?
J'ai découvert Cendrars à l'adolescence, avec la «Prose» et son roman «Moravagine». Son œuvre m'a accompagné par la suite. Disons que j'y ai beaucoup pensé ces six ou sept dernières années. Il ne restait donc plus qu'à organiser l'exposition, ce qui a pris environ douze mois. Le musée est parti du très important fonds que conserve, à Berne, la Bibliothèque nationale. C'est notre socle. Nous avons obtenu l'appui de Miriam, la fille de l'écrivain, qui va sur ses 96 ans. Les choses se sont ensuite enchaînées. Nous avons essuyé quelques refus, notamment pour un Chagall, dont Cendrars titrait les tableaux. Il y a cependant ici près de quarante prêteurs, qui ont envoyé aussi bien des tableaux de Fernand Léger que des gouaches de Sonia Delaunay. Il y a en tout environ 400 pièces.

L'exposition se caractérise par une grande audace dans le choix de la mise en scène et des couleurs.
C'est le fruit de la collaboration avec Thibaud Tissot, le graphiste du musée, qui travaille à Berlin. C'était déjà le coauteur de l'exposition sur Le Corbusier. Il lui fallait à la fois relever la modernité des expériences montrées et nettement distinguer entre elles les douze sections. 

Le catalogue n'a pas encore paru...
Nous avons soigné l'exposition, ce qui a conduit à un retard de publication. Le livre reprendra les œuvres montrées, mais il comportera bien sûr davantage de texte. Quatre essais sont prévus. Il y en aura un sur la musique. Un sur le cinéma. Un sur le Brésil, pour lequel les écrits de Cendrars restent en partie inédits. Un sur la typographie. La sortie est prévue en janvier.

Pratique 

«Blaise Cendrars au cœur des arts», Musée des beaux-arts, 33, rue des Musées, La Chaux-de-Fonds, jusqu'au 1er mars. Tél. 032 967 60 77, site www.mbac.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. Le musée fermera ensuite plusieurs mois pour travaux. Réouverture à l'automne avec une exposition sur le quotidien soviétique. Photo (Musée de La Chaux-de-Fonds/Pro Litteris): Cendrars a été amené, dans les années 1920, à collaborer avec Fernand Léger.

 

 

 

 

 

 

 

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