Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Cartier se paie le Grand Palais à Paris

Tout pourrait commencer à partir d'une photo, présentée à mi-course de l'actuelle exposition Cartier au Grand Palais. Elle date de 1950. On la doit à Robert Doisneau. Au centre de l'image, prise lors d'un dîner à l'hôtel Lambert, se trouve Daisy Fellowes, pourvue de son collier tutti-frutti, présenté quelques vitrines plus loin. C'est la fille du duc Decazes et de l'héritière des machines à coudre Singer. Veuve d'un prince de Broglie, elle a épousé depuis un banquier anglais. A sa droite parade Alexis de Redé, le maître de maison. Un peu plus loin, à sa gauche, il y a Patricia Lopez-Willshaw, avec une rivière de diamants. Patricia est l'épouse du milliardaire Arturo Lopez. Alexis sert de banquier et de gigolo au Chilien, qui a rénové pour lui le plus bel hôtel particulier de Paris. Le chérubin y donne des fêtes fastueuses. Plus tard, un familier du président de Gaulle demandera au bénéfice de qui elles étaient organisées. "Au bénéfice du doute", répondra le général.

La carte de la nostalgie

Avec cette historiette, qui reste bien sûr tue sur le cartel d'explications, le public aurait eu une bonne idée de la "cafe society", dont la clientèle succéda pour Cartier à celle des cours européennes d'avant 1914. Ce mélange d'actrices, de milliardaires et de nobles décavés ne survivra pas aux années 1960. La vulgarissime jet-set l'a depuis remplacée. Les diadèmes et les parures ont été mis avec elle au rancart. L'histoire actuelle du bijoutier s'écrirait à coups de montres de luxe, de sacs en cuir de demi-luxe et de gadgets de quart de luxe. Une exposition comme celle organisée en ce moment joue nécessairement la carte de la nostalgie. Signe des temps, Cartier possède son musée, ou plutôt sa collection, constitué(e) à coups de rachats depuis 1983. C'est de lui que sort l'essentiel des quelque 600 pièces présentées à l'étage, sous bonne garde. Leur prestige se porte en quelques sorte garant des objets déclinant à notre époque la marque, comme les parfums. 

On connaît l'histoire, racontée en long et en large au Grand Palais. En 1847, Louis-François Cartier fonde la maison, qui déménagera plus tard rue de la Paix. Il vend les bijoux fabriqués par d'autres. La maison met du temps à trouver son style. Le floral. Puis le néo-Louis XVI. Il n'y a aura jamais de vent de folie chez Cartier, qui passera à côté de l'Art nouveau des joailliers Lalique ou Vever. En 1899, Cartier s'installe à New York. En 1902 à Londres. Dès lors, l'affaire roule. Sa réputation est mondiale. Dans les années 1920, le maharadja de Patiala lui confie ainsi des montagnes de diamants. Elles permettront (notamment) de créer le plus collier jamais sorti des ateliers de la maison. Une firme dont le sort se voit aujourd'hui lié au groupe Richemont.

Un terrible bon goût

Osons le dire. Parfaits de technique, pourvus de splendides cailloux, les joyaux de Cartier restent souvent ennuyeux. Ses "pendules mystère", joujoux pour milliardaires, se révèlent même franchement barbantes. Il y a toujours une retenue et un bon goût qui gênent aux entournures. L'exposition dédiée à Bulgari dans le même Grand Palais avait un côté plus amusant. Il y a bien les créations de Jeanne Toussaint, à partir des années 20, mais elles n'arrivent pas à faire décoller l'inspiration en dépit des panthères créées pour la duchesse de Windsor. 

Dans ces conditions,on comprendra que la présentation s'axe sur les grandes clientes. Hélas... Momifiées par le respect, leur biographies rapportées sur les murs restent bien sages. La duchesse devient presque une sainte. Grace de Monaco se voit traitée avec des égards princiers. Liz Taylor était plutôt Bulgari. Rien à dire de Marjorie Merriweather Post, "la femme la plus riche des USA", si ce n'est qu'elle était la mère de l'actrice hollywoodienne Dina Merrill. Il faut attendre Maria Félix, dans les années 1970, pour que l'attention se réveille. La star mexicaine, vieillissante mais richement mariée, se fait alors fabriquer des tours de cou serpents ou crocodiles. Pour ce dernier, elle amène à Cartier un bébé saurien vivant. "Terminez mon collier dès que possible. Il grandira très vite."

Dérapage éthique? 

L'exposition tombe à pic. Elle évoque le sapin de Noël. C'est le moment où Cartier vend le plus de colifichets. On peut comprendre l'opération commerciale. Ce qui surprend davantage, c'est d'apprendre que la manifestation se situe dans le cadre de la Réunion des Musées nationaux. Son commissaire Laurent Salomé est donc un vrai conservateur de musée. Ne s'agit-il pas là d'un dérapage? On a déjà vu Van Cleef & Arpels au Musée des arts décoratifs, Breguet au Louvre et Louis Vuitton à Carnavalet. Jusqu'à quel point les musées sont-ils à vendre?

Pratique

"Cartier, Le style, l'histoire, Grand Palais, Salon d'Honneur, square Jean-Perrin, Paris, jusqu'au 16 février. Site www.grandpalais.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 20h. Fermé les 24, 25 et 31 décembre. Photo (RMN): Le collier aux crocodiles conçu pour la star mexicaine Maria Félix.

Prochaine chronique le mardu 24 décembre. La France interdits les tatouages colorés dès le 1er janvier. Dérive sanitaire, crise morale ou folie sécuritaire?

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