Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Berne regroupe les symbolistes suisses

Vers 1890, des créateurs occidentaux réalisent que l'art a perdu en substance à force de se rapprocher du réel. Ces bouquets de fleurs, ces vaches broutant ou ces enfants souriants n'offrent plus que de jolies images au spectateur. Cette peinture et cette sculpture dénuées de mystères manquent singulièrement d'âme. Elles ne racontent plus aucune histoire. 

Ce n'est pas la première fois que les artistes iront à contre-courant. Les Nazaréens vers 1820, les Préraphaélites à partir de 1850 s'étaient déjà détourné d'une société déchristianisée, puis industrialisée, afin de proposer leur retour au Moyen Age. Un Moyen Age, idéalisé, bien sûr. L'Angleterre victorienne regardait moins vers les paillards «Contes de Canterbury» que vers une version aseptisée des légendes du roi Arthur. 

Une construction cérébrale

Carrefour de l'Europe, la Suisse se devait de devenir une terre du symbolisme. C'est ce que rappelle l'exposition organisée pour le Kunstmuseum de Berne par Valentina Anker. Une manifestation qui ira ensuite à Lugano. Le musée propose ainsi, sur deux étages, quelque 160 oeuvres mélangeant des noms célèbres (Ferdinand Hodler, Giovanni Segantini, Arnold Böcklin, Carlos Schwabe...) et d'illustre inconnus. Tous se retrouvent face à des créations italiennes, belges ou françaises. Le symbolisme forme, pour un temps très bref, un mouvement international. 

Regroupées par thèmes, les pièces montrent bien le côté complexe d'un courant qui puise à des sources parfois contradictoires. Le primitivisme côtoie le spiritisme, la religion le culte de la nature, l'évocation du passé les visions de l'avenir. Le point commun serait d'aboutir à une construction cérébrale parlant aux sens par le biais de l'intellect. Il s'agit avant tout de frapper les esprits. 

Réelles découvertes

Très à la mode dans les années 1970, au moment où le psychédélisme hippie rajeunissait l'Art nouveau, le symbolisme avait ensuite passé à la trappe. Il revient aujourd'hui, avec ses tableaux dont le vaste format rejoint l'art contemporain. La sélection proposée à Berne par Valentina Anker apparaît bien pensée. Bien articulée. Elle permet de réelles découvertes, de William Degouve de Nuncques à Clara von Rappard, en passant par Luigi Rossi. 

D'où vient alors la relative insatisfaction du visiteur? De la présentation. Pourquoi installer l'exposition dans le vilain bâtiment des années 1970, alors que le Kunstmuseum dispose d'une aile ancienne? Ne fallait-il pas trouver un éclairage autre que cette lumière pisseuse? N'eut-il pas été bon que, pour une exposition voulue fédérale, il y ait des textes autres qu'en allemand? Des étiquettes plus détaillées n'auraient-elles pas eu leur utilité? Le public ne sait même pas qui est suisse et qui vient de l'étranger... 

Pratique

«Mythes et mystères, Le symbolisme et les artistes suisses», Kunstmusuem, 8-12 Hodlerstrasse à Berne, jusqu'au 18 août. Tél.031 328 09 44, site www.kunstmuseumbern.ch Ouvert le mardi de 10h à 21h, du mercredi au dimanche de 10h à 17h. L'important catalogue, édité par Somogy, existe en français. L'étape tessinoise est agendée du 15 septembre au 12 janvier 2014. Photo, "La Vanité" de Giovanni Segantini, 1897.

 

Valentina Anker: "Il était temps de repenser au sens de la peinture"

Comment expliquez-vous, Valentina Anker, l'actuel retour en grâce du symbolisme?
On a un peu épuisé certains courants comme l'impressionnisme ou le cubisme. Après des décennies passées sur la forme, il était temps de revenir à la signification. De quitter un certain vide. J'ajouterai aussi que, comme toujours, le marché de l'art y est pour quelque chose. Après avoir été boudées par les amateurs, les plus belles toiles symbolistes ont retrouvé leurs acheteurs.

Cela signifie que le marché est un élément moteur du goût muséal.
Absolument! Des scientifiques se remettent à l'étude quand un mouvement retrouve la faveur d'un public. 

Vous aviez déjà publié chez Benteli un livre sur le symbolisme suisse en 2009. Vous montez maintenant une double exposition Berne-Lugano. Pourquoi la Suisse constitue-t-elle un terrain d'élection de ce courant? 
Par sa simple situation géographique. La Suisse se situe au carrefour de trois cultures. Mais il y a aussi le fait que les artistes helvétiques devaient à l'époque trouver leurs marchands et leurs clients à l'étranger. Ils découvraient ainsi au passage ce qui se faisait en France, en Allemagne ou en Italie. Notre pays a en plus accueilli plusieurs spiritualités à même de trouver leur place dans ce mouvement pour le moins composite. Les naturistes du Monte Verità, qui anticipaient sur les hippies, vivaient à Ascona. Le Goetheanum accueillait les théosophes, près de Bâle. Il y avait aussi, dans un autre genre, les rythmes de Jaques Dalcroze. 

 

Ces mouvements se soucient tous du corps et de l'âme.
Il s'agit de libérer le corps. Tout possède en plus une âme. Nous nous situons aux antipodes du monde mécanique qui s'imposera dans les années 1920.

Né vers 1890, le symbolisme reste un moment court...
Très court. Je parlerais presque de l'instant symboliste. Il y a eu une flambée d'enthousiasme. De foi. En 1914, quand éclate la guerre, tout est terminé depuis longtemps.

A quoi peut-on imputer cet échec?
D'abord, il s'agit d'un mouvement très intellectuel, même s'il parle du corps. Tout doit y faire réfléchir. Un champ de pavots n'est pas qu'une accumulation de fleurs rouges. Il doit ouvrir la porte à un univers caché. La plupart des réflexions auxquelles invite le symbolisme sont en plus sinistres. La maladie, le déclin et la mort y jouent un rôle énorme. Les artistes mettent en évidence les côtés sombres en se rapprochant de l'hypnose, de la psychanalyse ou du spiritisme. Tout cela a fini par sembler un peu effrayant et démoralisant.

Prochaine chronique le venderdi 7 juin. Les 175 ans de la Société d'histoire et d'archéologie de Genève. Une exposition qui fauit réfléchir.

 

 

 

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