Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Bâle s'en sort moyennement avec Ensor

Ensor? On n'en sort pas. C'est du moins l'impression que donne le peintre flamand. Elle se révèle en fait inexacte. L'actuelle rétrospective au Kunstmuseum de Bâle suit de cinq ans celle du Musée d'Orsay à Paris. Préparée par Laurence Madeline (mais oui!), cette dernière était coproduite par le Museum of Modern Art de New York, ce qui peut surprendre. Né en 1860, mort en 1949, l'homme a donné l'essentiel de lui-même au XIXe siècle. 

Pourquoi Bâle? Pourquoi maintenant? Parce que le gros des œuvres vient du Musée royal des beaux-arts d'Anvers, et que celui-ci se trouve en réfection depuis avril 2011. Les travaux devraient se conclure en 2017, ce qui semble déjà long. Mais vous savez comment c'est, avec les musées. Il demeure plus difficile d'annoncer des réouvertures que des fermetures. Il suffit de penser au désastreux exemple du Musée Picasso à Paris. On n'ose imaginer ce que finira par coûter son "rafraîchissement"...

Un marginal devenu baron

Bref. Anvers étant fermé, ses tableaux peuvent voyager. Or il possède un très important fonds Ensor. Trop important peut-être. C'est comme pour Turner à la Tate Britain de Londres. Un ensemble aussi copieux tient du mausolée. Une large sélection est donc venue en Suisse. Elle va de la "Voiture baignoire" (1876), réalisée alors que l'artiste avant seize ans, aux "Masques intrigués" de 1930. L'artiste, qui avait passé du statut de marginal un peu fou à celui de baron du royaume, allait bientôt abandonner les pinceaux. Il passera ses dernières années, assombries par la guerre, à faire de la musique. 

Fils d'un Anglais, sombré dans l'alcool et la drogue, et d'une énergique Flamande, Ensor semble proposer un univers fantastique. Un monde le situant dans la fameuse "étrangeté belge", qui va d'Antoine Wiertz (1806-1865) à André Delvaux (1897-1994). On sait que le "plat pays" constitue une des grandes terres du surréalisme avec la France et le Mexique. Il ne faut cependant pas se fier à cette apparence. Les masques, les coquillages, les porcelaines étaient vendus dans le magasin maternel. Il s'agit donc d'objets de son quotidien.

Découvertes en Suisse

Après une période impressionniste, dont ressort "La mangeuse d'huîtres" (1882), montrée à Bâle, Ensor va trouver sa voie dans des morts masquées et d'acerbes critiques sociales. Il ne s'oublie pas lui-même. On recense du natif d'Ostende 112 autoportraits. Ils vont de l'individualiste flamboyant des débuts au monsieur en voie de décrépitude. Ces choix se retrouvent dans les estampes, jugées par leur auteur alimentaires. Les "biftecks d'Ensor" ont pourtant su plaire. Le Kunstmuseum peut ainsi en montrer la série acquise d'un coup en 1928. Du vivant de peintre, donc. 

Anvers ne constitue en effet pas l'unique source d'approvisionnement. Hors de ce garde-manger, Bâle a prospecté la Suisse. La commissaire Nina Zimmer y a trouvé des choses, notamment chez les privés. Notons que la collection Franck, déposée chez les Gianadda à Martigny (il s'agit aujourd'hui de la Fondation Socindec), possède trois grands Ensor. Bâle lui-même en détient deux. Quant au Kunsthaus de Zurich, il peut en sortir trois de ses réserves. Un peu mineurs. Il faut regretter que l'immense (450 centimètres de large) "Entrée du Christ à Bruxelles", que le musée a longtemps eu en pension, ait fini au Getty de Los Angeles...

La nouvelle aile avance 

Que reste-t-il à dire? Plusieurs choses. D'abord que l'art d'Ensor va effectivement déclinant dès 1895. Un cas qui reste loin d'être unique en son temps. Edvard Munch en forme un autre. Et que dire de Paul Signac ou d'Emile Bernard... Ajoutons que la présentation reste sinistre. Difficile de montrer moins d'imagination. Espérons que les choses iront mieux après la "Sanierung" prévue dès 2015. Le vieux bâtiment se porte bien, mais nous sommes au pays du propre en ordre. L'aile d'en face, commencée en 2013, avance en plus à tire d'aile. Elle a passé en quelques mois des fondations au rez-de-chaussée. C'est parti pour le premier. A Bâle, on ne lambine pas comme à Genève.

Pratique

"Les masques intrigués, James Ensor", Kunstmuseum, 16, Sankt Alban-Graben, Bâle, jusqu'au 25 mai. Tél. 061 206 62 62, site www.kunstmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Depuis le 1er mars, l'institution présente en parallèle des dessins de Casimir Malévitch pour "Le monde sans objet". Cette seconde exposition dure jusqu'au 22 juin. Photo (Kunstmuseum): "Les masques intrigués" de 1930. La toile reprend une gravure réalisée en 1904.

Prochaine chronique le mercredi 19 avril. Le British Museum débarque avec armes et bagages à la fondation Gianadda.

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