Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Avignon met l'art contemporain en prison

Le lieu est sinistre. La prison Sainte-Anne passait pour la plus vétuste et la plus surpeuplée du pays jusqu'à sa fermeture en 2003. "Je comprends pourquoi la France se fait régulièrement épingler par les organismes humanitaires", peut ainsi dire un visiteur de l'exposition "La disparition des lucioles", prévue jusqu'à l'automne à l'ombre du Palais des Papes d'Avignon. 

Pourquoi cet endroit? Pour quelle raison les lucioles? Répondre à la première question reste simple. Fermée pour travaux jusqu'en juin 2015, la Fondation Lambert avait besoin d'une positon de repli dans la ville pour 2014. La prison, avec ses 12.000 mètres carrés répartis sur trois étages, restait libre. Le complexe hôtelier prévu pour la remplacer ne se fera pas.  Longtemps préoccupée par les élections houleuses de ce printemps, la Municipalité ne sait trop que faire de cette friche, laissée en l'état depuis onze ans. Pourquoi ne pas y installer des œuvres d'art?

Un titre emprunté à Pasolini 

Les lucioles, elles, renvoient à Pasolini. En 1975, peu avant son assassinat, le poète et cinéaste envoyait un texte au "Corriere della Sera". Il y évoquait l'évanouissement de ces bestioles, victimes de la pollution et de l'urbanisation. L'Italien les rapprochaient d'une culture populaire déclinant au profit du divertissement de masse. Si je file la métaphore, les beaux-arts restent d'innocentes activités dévorées par les lois du profit. Un comble si l'on pense qu'Yvon Lambert, créateur de la fondation éponyme, fut avant tout un grand marchand. 

Bref. Eric Mézil a monté pour cet été une gigantesque manifestation qui investit Sainte-Anne. Il n'a pas garni moins de 160 cellules, où des gardiens attentifs prient les visiteurs de ne pas toucher aux graffitis et aux écaillures des murs. La victimisation ambiante veut qu'il s'agisse d'un lieu de souffrance. Il faut donc faire aussi attention à sa trace qu'aux pièces exposées, valant comme par hasard souvent une fortune. D'où un malaise. Sommes-nous davantage des voyeurs que des regardeurs? Voyons-nous d'abord le tableau de Roman Opalka ou les latrines se trouvant devant?

Une histoire reconstituée 

Une partie de cette exposition, pour laquelle le public se voit prié de consacrer au moins trois heures, se tient. Il y a d'abord ce qui raconte le bâtiment lui-même, élevé vers 1850 à la place d'un asile de fous (il y a comme ça des endroits voués au malheur). Une abondante documentation d'archives a été réunie. Jean-Michel Pancin a filmé un ancien détenu dessinant la vie quotidienne de Sainte-Anne. Un autre cinéaste a interrogé Marceline Loridan, la veuve du documentariste Joris Ivens. Elle raconte les années troubles de la guerre, quand la milice, les Allemands et la pègre marseillaise collaboraient dans un lieu alors mué gare de triage pour les camps. 

Certains prolongements se révèlent heureux. Il y a la lettre d'écrou de Verlaine à Bruxelles, la projection derrière un rideau noir du "Chant d'amour" de Jean Genet ou les "Crieurs" de Mathieu Pernot. On sait que le photographe a portraituré là les proches des prisonniers hurlant des messages devant les murs. C'était une bonne idée que de faire venir du XVIIIe siècle les "Prisons" de Piranèse. Dans le foulée, "Mamma Roma" de Pasolini trouve ici son sens, comme les installations blafardes de Christian Boltanski. On peut admettre le grand éclair de néon rouge de Claude Lévêque ou le bateau de plomb signé Anselm Kiefer.

Un bottin mondain de l'art contemporain 

Mais il y a les reste! Et ce reste ressemble au bottin mondain de l'art contemporain. Sainte-Anne se retrouve du coup promue succursale des dernières biennales lyonnaises ou vénitiennes, voire d'"Art/Basel". Il ne manque plus que les invités VIP et les petits fours. Pensez qu'Ai Weiwei suit ou précède Adel Abdemessed, Jean-Michel Basquiat, Jan Fabre, Nan Goldin, Philippe Parreno, Walid Raad, Christian Marclay ou On Kawara. Ceux qui sont encore vivants auraient dû protester, mais comme me le disait à Avignon un ex-directeur de musée français: "Les artistes sont si affamés de publicité qu'ils feraient n'importe quoi pour se voir exposés." 

Voila! Il y a foule pour se promener ici. Elle a pour elle une buvette et un "shop", avec t-shirts d'artistes, of course. La visite peut se prolonger indéfiniment, si l'on pense qu'il y a notamment là une vidéo durant six heures montrant un dormeur. Elle peut aussi s'écourter. Un malaise ne doit normalement pas se prolonger.

Pratique

"La disparition des lucioles", ex-prison Sainte-Anne, en haut de la rue de la Banasterie, Avignon, jusqu'au 25 novembre. Tél. 00334 90 16 56 20, site www.collectionlambert.fr Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 11h à 19h. Photo (DR): L'éclair de Claude Lévêque. Une œuvre sans réel rapport avec le sujet, mais s'intégrant bien dans le parcours. 

Prochaine chronique le mercredi 13 août. J'ai parlé de l'exposition. Mais où en est la Fondation, alors qu'Yvon Lambert vient d'annoncer qu'il cessait son activité de galeriste à Paris? Et qu'est-ce que cette fermeture révèle du marché français actuel?

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