Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Avec Hiroshige sur la route du Tôkaidô

Le chemin était long, mais il valait la peine. La route reliant Edo, l'actuel Tokyo, à Kyoto faisait dans les 500 kilomètres, en longeant par moments la côte. Les voyageurs à pied avaient tout le temps d'admirer le paysage. Les étapes demeuraient plutôt courtes. Il existait 53 relais, où le marcheur pouvait se reposer, consommer et dormir. Les privilégiés avançaient bien sûr plus vite. Les messagers changeaient ici de chevaux, comme en Occident. 

"La route du Tôkaidô" fait aujourd'hui l'objet d'une exposition à la Fondation Baur. Une présentation courte, vu la fragilité des œuvres. Il s'agit en effet d'estampes, pour la plupart sorties des réserves du musée. "Certaines proviennent du Cabinet des arts graphiques du Musée d'art et d'histoire", précise la commissaire Helen Loveday. "Genève possède un joli fonds japonais, assez hétéroclite, constitué au fil des ans." Le Musée Guimet a envoyé de Paris des retirages de photos prises vers 1860 dans l'Empire du Soleil Levant. Le visiteur peut ainsi confronter la réalité avec sa transcription idéalisée par Hokusai, Kunisada et surtout Hiroshige au XIXe siècle.

Plusieurs séries vu le succès 

C'est Hokusai qui a mis le motif à la mode dès 1802. Le génial graveur (ou plutôt dessinateur, dans la mesure où la taille du bois était assurée au Japon par des praticiens anonymes) a été plus inspiré qu'ici. La version canonique du sujet se voit donnée en 1833 par Hiroshige. Il donne une estampe par station, ce qui en fait 55 en comptant les points de départ et d'arrivée. "Le succès fut tel", explique l'organisatrice de l'exposition, "qu'il y eut quantité de retirages." Les matrices de bois s'usant tout de même, Hiroshige imagina de nouveaux motifs. La route, qu'il n'a peut-être jamais parcourue lui-même, existe en plusieurs versions. "Nous montrons certaines variantes." 

Le visiteur reconnaîtra certaines vues comme la planche 45, où des pèlerins s'abritent de la pluie. Elles figurent dans tous les bons livres sur le Japon de l'ère de shoguns. Ces images étaient si célèbres, vers 1850, que Kunisada les cita dans ses arrières-plans de portraits d'acteurs. Une série qui connut le plus gros succès de l'histoire de l'impression de l'estampe nippone, en dépit d'une impression luxueuse et d'un luxe de détails qui augmentaient forcément les prix. "Pour répondre à la demande, l'artiste a fini par créer 139 pièces, ce qui correspond à deux routes et demie." 

Très bien conçue et présentée, la manifestation propose volontairement des réalisations de qualités diverses. "Hiroshige a produit le dessin de 6000 œuvres répertoriées. Certaines d'entre elles correspondent du coup à des estampes grossières de facture ou, vers la fin, répétitives." 

Pratique

"La route du Tôkaido", Fondation Baur, 8, rue Munier-Romilly, Genève, jusqu'au 6 avril. Tél. 022 704 32 82, site www.fondation-baur.ch en français, anglais, japonais et chinois. Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h. Photo (Fondation Baur): L'une des 53 vues imaginées par Hiroshige en 1833.

 

Helen Loveday: "Hiroshige a créé des rythmes pour ne jamais lasser le spectateur"

Comment la route de Tôkaidô est-elle née?
Quand le régime des shoguns se met en place, vers 1600, il prend comme capitale Edo, loin de Kyoto, la cité impériale. Il faut une voie de communication rapide entre les deux cités. Sa construction, qui suit en partie le rivage pour des raisons pratiques, prend une vingtaine d'années. Ce chemin, parfois escarpé, restera le grand lien entre les deux villes jusqu'en 1868, quand l'empereur reprendra le pouvoir et ouvrira le pays à l'étranger. La fin du XIXe siècle correspond aussi aux bouleversements technologiques que sont le chemin de fer, l'électricité, le télégraphe, puis le téléphone. Les messagers perdent leur raison d'être. 

Qui a décidé des 53 étapes?
Le gouvernement. Il fallait des distances assez courtes. Certains relais servaient de douanes, avec péage. Les distances restaient en fait approximatives. Les étapes correspondaient à des villages ou même à des villes. Il y avait là un service d'hôtellerie, plus ou moins luxueux selon le rang ou la fortune des voyageurs. On y proposait aussi des souvenirs, comme dans les lieux de tourisme actuels, que les gens ramenaient chez eux. 

Qu'en reste-t-il aujourd'hui?
La route actuelle suit à peu près le même trajet, mais il n'est plus question de la suivre à pied. Il existe cependant des sentiers pédestres ça et là. Certaines auberges historiques ont survécu. Une petite partie du paysage a été préservée, quand il s'agit d'un site célèbre. 

Vous montrez aussi d'autres routes dans l'exposition.
En effet. Le Kisokaidô, qui relie aussi Edo à Kyoto, en passant par la montagne, a inspiré les artistes. L'itinéraire passait pour très beau au Japon, à cause de ses vue plongeantes. Il s'est donc fait des séries  valorisant ce chemin. Commercialement, elles n'ont cependant pas connu le même triomphe. La troisième voie terrestre possible, qui aurait pu donner lieu à d'autres images, n'a du coup jamais été illustrée. L'idée a dû en effrayer les éditeurs, qui engageaient tout de même beaucoup d'argent dans ces entreprises artistiques. 

Les estampes se vendaient-elles groupées, ou les achetait-on à la pièce?
Les deux solutions existaient. Tout était cependant mis en œuvre pour que les amateurs repartent avec l'ensemble. Vous remarquerez que Hiroshige a tenu à créer des rythmes. Il y a les plans éloignés et les gros plans, le soleil et la pluie, le printemps et l'hiver. Il ne fallait jamais lasser le spectateur. 

Les estampes étaient-elles diffusées à un grand nombre d'exemplaires?
Le plus élevé possible! Avec un bon choix des bois et les progrès techniques, on a fini par aller jusqu'à 6000 exemplaires. Tous tirés à la main.

N.B. Attention! Les affiches portant la date 21 février de la nouvelle exposition de la Fondation Gianadda de Martigny sont erronées. La manifestation antique organisée avec le British Museum a dû se voir repoussée au 28 février. 

Prochaine chronique le samedi 22 février. Le cinéaste Dino Risi avait écrit ses mémoires. Voici enfin en français les souvenirs de l'auteur de "Parfum de femme".

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