Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION / Alberto Magnelli à La Chaux-de-Fonds

Si vous êtes un artiste, mieux vaut ne pas vous partager entre deux pays (et a fortiori trois!). Aucun d'eux ne vous revendiquera par la suite. Cette vérité est restée valable de la Renaissance à l'avènement, vers 1950, d'un art aussi international que peut l'être la cuisine du même nom. Elle a (presque) exclu des livres et des musées des gens comme Juan de Flandres, Lambert Sustris, Pietro Candido ou Johann Liss. Qui en veut, de ceux-là que personne en plus ne connaît?

Né en 1888 et mort en 1971, ce qui semble âgé pour un homme à la santé physique et psychique souvent défaillante, Alberto Magnelli se situe à la fin de cette époque. Le Florentin a passé beaucoup de son temps en France, sans rompre avec ses origines. Le visiteur peut le vérifier au Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds, que dirige avec intelligence Lada Umstätter. Celui-ci accueille, après Bruxelles, une grande exposition montée en accord avec les héritiers et  quelques musées, dont le Centre Pompidou. Il y a là des oeuvres de toutes les périodes. Le style de l'homme tend cependant à se stabiliser (puis à se fossiliser) à partir de la fin des années 1930.

Un autodidacte

Rien ne disposait ce fils de commerçants prospères (son père étant mort dès 1888, il sera élevé par son oncle) à devenir peintre. Il aura suffi d'une rencontre. Un ami paysagiste lui donne en 1907 une toile pour qu'il barbouille à ses côtés, sur le terrain. Conservé toute sa vie par son auteur, cet essai figure du reste à la Chaux-de-Fonds. Il pend à côté de deux autoportraits de jeunesse qu'on pourrait qualifier d'académiques, si Magnelli n'était pas un pur autodidacte.

Le futurisme est lancé par des Italiens de Paris en 1909. Magnelli en fera bientôt partie. Il s'agit d'un malentendu. Peu de rapport entre Balla, Severini, Boccioni et le le débutant, que ne passionnent ni la vitesse, ni la modernité, ni la guerre à venir. Il y a dans le futurisme quelque chose de préfasciste, avec son culte de la santé et de la force physiques, qui le heurte. Magnelli sort du groupe en 1919. Il a déjà flirté avec le cubisme. Il frôle alors l'abstraction. L'homme reviendra bientôt à une figuration archaïsante, comme celles, contemporaines, de Mario Sironi, d'un Felice Casorati ou de Carlo Carrà. Contrairement à ce que croit naïvement le monde francophone, la peinture italienne des années 1910 à 1940 se révèle extrêmement riche.

Un univers minéral

Seulement voilà! Dans les années 1930, Magnelli se trouve de nouveau en France, marié à une Allemande d'origine juive, Susi Gerson. Le couple se sent proche de collègues comme Hans et Sophie Tauber-Arp ou Wassili Kandinsky. Magnelli retrouve à ce moment l'abstraction, avec des formes très sculpturales. Un voyage à Carrare, où se trouvent les carrières de marbre, a laissé sur lui une empreinte indélébile. L'inspiration s'éloinera bien sûr de ce monde minéral. Mais il en subsistera une trace jusque dans les dernières toiles des années 1960. Magnelli peint en effet beaucoup après la guerre, passée dans une semi clandestinité.

A la fin de sa vie Magnelli (qui a exposé des toiles à Genève dès 1920!) a trouvé une reconnaissance certaine. Il est primé à la Biennale de Sao Paulo en 1955. Il figure à la première Documenta de Kassel la même année. Après sa mort, Susi se montrera une veuve très professionnelle. L'Etat, où Beaubourg est alors en gestation, n'aura pas que la très importante collection de sculptures africaines, commencée en 1913. Il obtiendra des toiles capitales. Le Musée du Centre Pompidou présente du coup toujours quelques-unes de celles-ci, en se focalisant sur 1914, l'année du flamboiement des aplats colorés. Les principales institutions de province recevront aussi de bonnes choses. Magnelli ne connaîtra ainsi aucun purgatoire. Rappelons qu'à Genève il se voit très régulièrement montré par la galeriste Sonia Zannettacci.

Un catalogue en forme de biographie

Il n'empêche qu'il ne s'agit pas officiellement d'un des ténors du XXe siècle. Il y a eu de belles expositions, notamment au Kunsthaus en 1963. Mais Zurich laisse en caves le superbe Magnelli de 1914 donné par le peintre (absent de La Chaux-de-Fond!). Saint-Gall, dont le patrimoine reste il est vrai invisible, agit de même avec les Magnelli légués par Marguerite Arp. Pas assez vedette. Aucun record tonitruant chez Christie's ou Sotheby's.

La rétrospective de La Chaux-de-Fonds, la première sans doute dans un musée suisse depuis celle de la Villa dei Cedri de Bellinzone en 2001, possède un double mérite. Celui de la qualité des toiles, même s'il y a un petit creux à la fin. Celui d'avoir été montée par Daniel Abadie, qui travaille sur l'artiste depuis 1970. Abadie, qui a donc connu Magnelli, représente la succession. Il prépare le catalogue raisonné. Autant dire qu'on peut difficilement (et surtout mal) faire sans lui. Le Français signe également le catalogue, d'un poids et d'un format raisonnables. Cent septante cinq pages. Il s'agit en fait là d'une biographie factuelle, année après année. Difficile de demeurer plus simple. Impossible de se révéler plus efficace. Pour faire découvrir un peintre majeur, il faut d'abord le raconter.

Pratique

"Alberto Magnelli, Pionnier de l'abstraction", Musée des beaux-arts, 33, rue des Musées, La Chaux-de-Fonds, jusqu'au 20 octobre. Tél. 032 967 60 77, site www.mbac.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. Gratuit le dimanche matin. Photo (DR): "Le café", 1914, prêté par le Musée de Grenoble.

Prochaine chronique le samedi 24 août. Le programme des Journées du Patrimoine, les 7 et 8 septembre. Et comment Genève étudie ses immeubles des années 1800 à 1940.

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