Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION À TAVEL/Quand Genève devenait Suisse

Le vernissage officiel de «Devenir suisse» a eu lieu le 19 mai. Savez-vous pourquoi? Eh bien, comme l'a rappelé Sami Kanaan dans son discours, parce qu'il s'agit d'un anniversaire historique. Le 19 mai 1815, la candidature de Genève comme canton a été approuvée par la Diète fédérale (1). La voie était libre, un an ou presque après le débarquement du Port-Noir. Le nouveau venu n'avait plus qu'à se mettre à l'école de la Suisse. Le XIXe siècle, surtout à la fin, se voudra ainsi patriotique. Les fêtes commémoratives de 1914 précéderont de peu les craquements que nul n'aurait aujourd'hui l'impudence d'évoquer. Pendant la Guerre de 14, Genève prendra le parti de la France, alors que la Suisse alémanique n'avait d'yeux que pour Berlin. Une vision comme une autre de la neutralité... 

Il n'est bien sûr pas question de la chose dans l'exposition actuelle de la Maison Tavel, logée comme elle le peut dans des caves historiques, certes, mais peu malléables. L'accrochage voulu par le conservateur Alexandre Fiette demeure consensuel. Tout reste bien peigné. Pas un cheveu qui dépasse. Il faut dire que l'exposition, au décor (assez laid) rouge et jaune, se situe dans un bicentenaire qui n'en finit pas de se terminer. N'oublions pas «Les livres de la Liberté» à la Fondation Bodmer de Cologny, dont je viens de vous parler! Il faudra attendre 2016 pour changer de registre avec «Frankenstein», né comme on le sait sur les rives du Léman en 1816. Un sujet qui tient, paraît-il, beaucoup au cœur du magistrat. 

Pour le moment, nous en restons encore à la Genève se découvrant suisse. Entretien avec Alexandre Fiette, responsable de la Maison Tavel et actuel porteur d'une superbe barbe hodlérienne. L'intégration au monde Vieux Suisse, probablement. 

«Devenir Suisse», Alexandre Fiette, constitue un titre ambigu. On aurait peu imaginer un sujet sur la naturalisation.
Je joue sur les mots. Notre exposition est certes conçue pour des Genevois, mais il ne faut pas oublier que le public de Tavel, musée d'histoire de la ville, reste avant tout visité par des étrangers. Je dirais le le 75% de notre public est formé de touristes. Il fallait quelque chose d'accessible pour lui, avec des explications simples. Nous ne sommes ni au Musée d'art et d’histoire, ni au Rath. Inutile de mettre en avant le mot «bicentenaire». 

Comment choisit-on les objets pour illustre un thème finalement assez abstrait?
Il existe en effet peu d'objets saillants. Il fallait pourtant donner corps à une idée. Je suis parti d'un scénario montrant les mécanismes ayant fait passer Genève du statut de chef-lieu de département français à celui d'une république restaurée se cherchant un destin. Ce destin, c'est la Suisse. Pour expliquer le propos, je me suis basé sur les récits des contemporains, parfaitement discordants. Chacun d'eux voit les événements à sa manière. Le ton reste cependant mesuré. Je pense d'ailleurs que cette pondération fait partie du caractère genevois. Les opinions tranchées demeurent rares ici. Puis je suis passé aux célébrations de 1914, qui ont suscité l'enthousiasme populaire. 

Tout ceci nous explique pas le choix des pièces présentées dans les vitrines de Tavel.
J'ai fait le pari de montrer des objets de qualités très diverses. Il y a du trivial et du précieux. De l'ancien et du moderne. Du rare et du courant. L'éventail va des bijoux émaillés, avec vues des Alpes, aux emballages actuels de sachets de sucre. Les créations trop patriotiques se sont vues limitées, afin de ne pas lasser. Je n'avais pas envie de me retrouver au milieu d'un étalage de blasons. La chose n'empêche pas d'aborder des thèmes comme les tirs fédéraux, si importants au XIXe siècle, ou de montrer quelques drapeaux. 

Il fallait aussi tenir compte des vitrines.
Je vois chacune d'elles comme une ambiance. Il ne fallait pas les surcharger. J'ai cherché à prendre des objets en apparences hétérogène pour établir entre eux des relations. C'est le cas pour le culte s'instaurant alors du paysage alpin comme pour l'instruction civique à l'école. 

Combien y a-t-il finalement d'objets, et d'où proviennent-ils?
Je dirais dans les 80. Il faut dire que les affiches, dont certaines icônes signées Jules Courvoisier, se révèlent assez grandes, ce qui nous limitait. Beaucoup de pièces font bien sûr partie du fonds du Musée d'art et d’histoire, mais il y a des prêts de la Bibliothèque de Genève. La Criée a fourni ce qui touche à l'école. Des privés se sont vus sollicités. J'ai enfin acheté des petites choses très banales faisant sens ici. 

Le catalogue se révèle important.
Il allait de soi, pour moi, qu'il fallait un livre avec de vrais textes. J'ai écrit la plupart d'entre eux, en faisant des recherches. Klara Tuszynski, Isabelle Payot Wunderli, Rosa Molina et Chantal Renevey Fry ont rédigé le reste. L'ensemble se divise en quatre sections. Après «Construire histoire et territoire», il y a «Des traditions et des mythes». Vient ensuite «Bâtir et figurer la cohésion», où il est notamment question de l'architecture Vieux Suisse. Nous terminons logiquement avec «Apprendre et commémorer». Après tout, c’est ce que nous faisons en ce moment. 

(1) Personne n'a osé se demander, au milieu des célébrations de 2014-2015, si une candidature genevoise serait acceptée aujourd'hui par la Suisse...

Pratique

«Devenir Suisse», Maison Tavel, 6, rue du Puits-Saint-Pierre, Genève, jusqu'au 10 janvier 2016. Tél. 022 418 25 00, site www.mah-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Le catalogue (qui me semble plus important que l'exposition) est diffusé par Somogy, 198 pages. Photo (MAH): Une carte postale doublement suisse. Les Alpes et Guillaume Tell.

Prochaine chronique le mercredi 3 juin. Les expositions coûtent toujours plus cher. Petites explications, un brin sordides.

 

 

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