Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

Evitera-t-on le grounding électrique suisse?

Ah, on allait voir ce qu’on allait voir ! Moins de deux mois après l’accident nucléaire de Fukushima en mars 2011,  la conseillère fédérale Doris Leuthard sort sa «Stratégie énergétique 2050». Grand plan de transition énergétique et sortie coup de poing du nucléaire. Cinq ans plus tard: pschitt. La semaine où le monde commémorait la tragédie japonaise, la Suisse électrique lançait un feu d’artifices médiatique.

En ouverture missiles atomiques. A l’exception de Mühleberg, les centrales nucléaires de Leibstadt, Gösgen et Beznau sont prolongées pour on ne sait combien de temps. Exit la stratégie 2050. Peut-être pour faire diversion mais surtout symptomatiquement toute seule, comme une grande, Genève attaque la France en justice pour sa centrale du Bugey (en dépit de 30 ans de bons et loyaux services pour alimenter le CERN).  Enfin, bouquet pas forcément final, l’un des deux principaux producteurs d’électricité en Suisse, le groupe Alpiq, annonce la vente de la moitié de ses monuments au savoir-faire hydraulique suisse : les barrages.

Quels incroyables concours de circonstances ont pu amener un gouvernement a se renier tandis que sont proposés à la braderie les emblèmes de la fierté nationale comme la Grande Dixence, Emosson ou Hongrin ? Les réactions politiques indiquent la gravité de la situation. Généralement hostile à toute intervention publique dans l’économie, le tribun UDC Christoph Blocher en appelle aux subventionnements par l’Etat des centrales nucléaires. Le conseiller d’Etat vaudois socialiste Pierre-Yves Maillard demande, lui, le retour aux monopoles des électriciens suisses. Dans les deux cas, le résultat sera le même: les helvètes passeront durablement à la caisse comme l’anticipait Bilan.  

En fonction des idéologies, chaque camp politique privilégie telle ou telle explication à la gabegie actuelle: libéralisation, coût réel du nucléaire, subventions aux renouvelables… Autant de boucs émissaires qui cachent une explication il est vrai difficile à admettre : ce désastre est d’abord un produit du système fédéral suisse. Précisément de l’opposition entre les intérêts locaux et nationaux.

Au départ on trouve, en effet, une libéralisation du marché mal faite dans les années 2000 parce qu’elle demeure partielle. Elle aboutit à créer deux types d’acteurs. Des grandes entreprises «nationales »  comme Alpiq, Axpo et dans une certaines mesures les BKW, doivent être compétitives afin de baisser leurs tarifs pour leurs clientèles d’entreprises. Mais actionnaires de ces grandes entreprises, les cantons et les communes laissent leurs services industriels en devenir aussi les compétiteurs. Alors que ces «SI» ont un avantage insigne. Ils peuvent acheter de l’électricité bon marché en Europe mais, ils gardent la possibilité de répercuter les surcoûts de leur production locale sur la clientèle captive des ménages et des PME.

En outre, les cantons et les communes perçoivent des revenus sur les concessions des infrastructures d’Alpiq et d’Axpo. A hauteur de 20% à 25% sur les tarifs facturés, ces sortes de taxes n’aident pas les deux géants à devenir plus compétitifs. En clair, les intérêts des cantons et des deux grands producteurs nationaux diverger de plus en plus dans un contexte où l’on va en plus considérer « le reste du monde comme un sous département de la Suisse », selon l’expression de l’écrivain zurichois Charles Lewinski.

D’abord sous l’influence de la formidable croissance de l’éolien offshore dans le nord de l’Europe puis de la baisse des cours des matières premières,  les prix de l’électricité s’effondrent en Europe. Si nombre de services industriels suisses n’hésitent pas à investir dans cette aubaine de l’Allemagne à l’Espagne, cette évolution rend la production en Suisse - nucléaire et hydraulique - hors de prix. Un malheur n’arrivant jamais seul, ces investissements dans les nouvelles énergies renouvelables aboutissent à une situation de surcapacités qui torpille la rentabilité du pompage turbinage. Or, cette possibilité de stocker l’électricité sous forme d’eau dans des barrages est au cœur de la stratégie suisse dans le renouvelable (avec l’idée d’être la batterie de l’Europe). Du coup, la modernisation des barrages a magnétisé les investissements si bien que les autres énergies renouvelables comme l’éolien et le photovoltaïque font du surplace depuis cinq ans. Enfin, la rupture des négociations électriques avec l’Europe au lendemain du vote du 9 février 2014 montre à ces derniers que la Suisse n’est pas aussi indispensable qu’elle l’a cru dans le rôle de plaque tournante du marché électrique européen. C’est la fin des illusions.

A partir de là que faire ? La première question à se poser est de savoir pourquoi une économie a besoin d’électricité et à quel prix? Est-ce une condition-cadre aussi importante que, disons, sa fiscalité ou sa stabilité juridique pour la croissance de ses entreprises? Si la réponse est oui, si un prix compétitif de l’électricité est essentiel pour la compétitivité d’une industrie l’enjeu est bien fédéral. Sortir la question électrique de l’écheveau des calculs cantonaux qui ici protègent les revenus des concessions ou là vendent du courant vert tout en restant actionnaires de centrales nucléaires ne sera pas simple. Mais ce sera moins cher qu’un grounding hydro-nucléaire qui ferait passer celui de Swissair ou le sauvetage d’UBS pour d’aimables plaisanteries. 

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