Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EVIAN/Le Palais Lumière se penche sur Albert Besnard

Crédits: Musée des beaux-arts de Reims

L'emballage dicte le contenu, surtout quand il s'agit d'un bâtiment historique. Ainsi en va-t-il pour les anciens thermes d'Evian, inaugurés en 1900 et devenus Palais Lumière depuis leur réhabilitation en 2006. Ce lieu d'exposition est voué aux gloires de la Belle Epoque, redevenues fréquentables depuis l'ouverture du musée d'Orsay en 1986. Le public y a aussi bien vu Jules Chéret que Jacques-Emile Blanche ou «L'idéal art Nouveau». Il y a bien eu des tentatives de pousser plus avant, mais elles n'ont pas vraiment convaincu. Que voulez-vous? On a toujours l'âge de ses artères. 

Cet été, c'est Albert Besnard (1849-1934) qui tient le devant de la scène. Une carrière exemplaire, dans l'optique de son époque. Grand Prix de Rome. C'était en 1874 avec «La mort de Timophane» (1). Un nombre considérable de décors publics en France, dont le plafond de la Comédie Française et des bouts de ceux de l'Hôtel de Ville ou du Petit Palais. Des commandes étrangères, en particulier «La Paix par l'arbitrage» au palais de la Paix de la Haye, livré par un méchant hasard en 1914. La direction de la Villa Médicis en 1913. Celle de l'Ecole des beaux-arts neuf ans plus tard. En 1924, le peintre se voit même élu à l'Académie française en remplacement de l'illustre Pierre Loti. Pas si mal loti que ça! Normal que l'homme ait bénéficié en 1934 d'obsèques nationales, dont un film se voit projeté au Palais Lumière. Le discours est si glapissant qu'on croirait entendre André Malraux.

Un magnifique graveur

Devant tant d'honneurs, face à une si grande respectabilité, en respirant une telle quantité de naphtaline, le visiteur pouvait craindre le pire. Eh bien non! Il arrive à l'artiste de se montré inspiré. C'est même un graveur remarquable à l'eau-forte et à la pointe sèche, apprises à Londres auprès de l'émigré Alphonse Legros. Certain de ses portraits mondains constituent par ailleurs des sommets du genre. Je pense en particulier à celui de Madame Roger Jourdain (les femmes avaient rarement un prénom, à l'époque...), longtemps posé sur un chevalet dans la sale des Fêtes d'Orsay en face de «La Carmencita» de John Singer Sargent. Eclairée de l'intérieur à la manière d'un lampion, cette séduisante personne en robe blanche avait fait scandale au Salon en 1886. Trop irréalistes, la lumière et le coloris! 

Comme tous les artistes, Besnard a ses bons et ses mauvais jours. Il peut devenir un peu guindé en montrant dans la galerie du Palais Farnèse de Rome (qui vient de se voir restaurée, NDLR) un ambassadeur de France ressemblant comme un frère jumeau au maréchal Lyautey. Il lui arrive de se relâcher un peu dans des figures symboliques, hâtivement dessinées au pastel. Francis Magnard, le rédacteur en chef du «Figaro», apparaît en revanche très bien, avec son air un peu matois. Il y a aussi une superbe effigie de fillette blonde, très richement encadrée, qui vient bien refléter ses années 1880. Le tableau presque carré montrant sa famille vers 1890 (il fait l'affiche) se révèle également parfait. La gravure se voit enfin richement représentée, de la série «La femme» de 1885-1887 à la suite «Elle» de 1900-1901. Ne croyez pas voir là un nouveau défilé de jolies petites dames bien habillées. «Elle», c'est la mort, qui arrive à l'improviste vingt-six fois.

Ancrages locaux

«Elle» constituait une commande du baron Vita (1860-1942), à qui le Palais Lumière a déjà rendu hommage. On sait que l'homme possédait des attaches locales, puisqu'il s'était fait construire au bord du lac, à l'entrée d'Evian côté Genève, la villa somptueuse villa La Sapinière, aujourd'hui occupée par des gens «en réinsertion», alors qu'elle a été décorée par Rodin ou Chéret. Sans commentaire. L'exposition a en effet tenu à inscrire Besnard dans un cadre savoyard, ce qui n'était pas trop difficile. Il possédait une grande maison à Talloires, sur la rive du lac d'Annecy. Dans ses œuvres figure aussi un immense paysage, un brin symboliste, destiné à la buvette d'eau d'Evian. Une pièce majeure, enfin restaurée, que le visiteur peut découvrir dans le hall du Palais Lumière. 

L'exposition constitue une coproduction. Cet automne, elle ira, sous une forme légèrement modifiée, au Petit Palais. Il y aura ainsi des œuvres en moins et d'autres en plus. Le musée de la Ville de Paris possède un riche fonds Besnard, en plus du décor plafonnant.

(1) Le frère de Timophane avait le choix, je vous le rappelle, entre faire tuer ce dernier, devenu tyran de Corinthe, au nom de la liberté ou de le laisser vivre en raison de leur lien de sang. Cornélien, non?

Pratique

«Albert Besnard, Modernités Belle Epoque», Palais Lumière, quai Albert-Besson, Evian, jusqu'au 2 octobre. Tél. 00334 50 83 15 90, site www.ville-evian.fr Ouvert tous les jours de 10h à 19h, dès 14h le lundi. L'exposition sera au Petit Palais de Paris du 25 octobre au 29 janvier 2017.

Photo (Musée des beaux-arts de Reims): "Matinée d'été", 1886.

Prochaine chronique le jeudi 14 juillet. La Fondation Jan Michalski de Montricher propose Antonio Saura.

 

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