Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Europe-Russie : l’oubli de la violence

La diplomatie suisse a les bras tout encombrés d’Europe. Du côté de l’Union, elle essaie de se dépatouiller de l’imbroglio dans lequel une minuscule majorité du peuple l’a plongée. Et du côté de la grande Europe, elle est affairée comme on le serait dans un hôpital, à panser des plaies, recoller des membres brisés et recoudre des tissus déchirés.

La grande Europe, c’est celle qui comprend l’espace russe, maintenant gravement fissurée.

La nouvelle crise continentale n’est pas née à Kiev, mais l’Ukraine est son abcès de fixation. Pour comprendre les origines de ces fractures et envisager les moyens de les réduire, un copieux colloque universitaire vient de se tenir à Genève, auquel participaient, entre autres experts, pas moins de deux ministres des affaires étrangères : Didier Burkhalter, l’actuel officiant, et Micheline Calmy Rey, qui l’a précédé à la tête du département.

Le premier, avec son sens de la nuance acquis à la présidence de l’OSCE, cherche loin en amont les causes de la crise, dans les incompréhensions, les inattentions, les imprévoyances, avant même la fin de la guerre froide ; le chemin pour en sortir passe à ses yeux par le dialogue permanent, l’écoute attentive, les échanges intenses entre l’Ouest et la Russie, pour faire baisser la tension, et dessiner peu à peu un système de sécurité collective dans l’ensemble du continent.  

La seconde se méfie des grandes architectures trop tôt embrassées, et elle propose, pour ressouder la Russie et notre partie d’Europe, la méthode suisse : celle des accords bilatéraux dans un grand nombre de secteurs.

Dans les discours de ces précautionneux docteurs, ce qui frappe, c’est la façon dont la violence est évacuée. Elle n’est évoquée que comme un effet douloureux de l’état de crise, et le symptôme qu’il s’agit de faire disparaître. La force armée n’est jamais envisagée comme un instrument empoigné par une partie pour obtenir un résultat.

C’est pourtant bien là qu’est la nouveauté de notre moment européen troublé.

D’un côté, un ensemble d’Etats, sortis épuisés de trop de tueries, qui ont fait le choix du compromis et de l’apaisement, pour bannir la guerre de leurs confrontations. De l’autre, issu du même passé sanglant, un empire affaissé, labouré par la nostalgie, et qui voit dans la violence un moyen parmi d’autres de se ressaisir.

La Russie de Vladimir Poutine n’est pas une puissance impérialiste renaissante. C’est un Etat géant qui a décidé de reconstituer à grands frais ses forces armées pour en faire un outil effectif de sa politique. L’application est sous nos yeux : de la Transnistrie, où une armée russe est maintenue loin de la mère patrie, à la Géorgie, qui a perdu deux de ses provinces sous une offensive (une contre-offensive, dit-on à Moscou) venue du nord en 2008, à l’Ukraine, et maintenant à la Syrie, les exemples font une règle.

La réussite la plus complète de cette politique de force est visible en Crimée et dans le Donbass.

La grande presqu’île a été reprise en violation du droit international, des traités signés et des engagements pris par la Russie. C’est une victoire irréversible. Les sanctions et les protestations occidentales dureront encore un peu, mais pas longtemps.

Dans le Donbass, et malgré les accords signés à Minsk, l’Ukraine a totalement perdu le contrôle de sa frontière orientale : les Russes et leurs affidés locaux font à Donetsk et à Louhansk ce qu’ils veulent.

Ces succès armés sont encore renforcés par l’intervention russe en Syrie. La tragédie proche-orientale, dans laquelle les Etats-Unis et les Européens sont eux aussi engagés, leur ôte l’envie qu’ils auraient pu avoir d’un bras de fer à propos de l’Ukraine. Sur le théâtre syrien, ils sont d’ailleurs déjà pris à contre-pied. Vladimir Poutine n’est pas loin de convaincre le guerrier récalcitrant (Barack Obama) qu’il n’y a là que deux camps : l’Etat islamique et l’autre, dont la part essentielle est le régime de Damas, qui contrôle la Syrie utile, celle de la côte et de l’axe Damas-Alep, où la Russie est dominante.

Fallait-il ces exemples pour démontrer que le monde n’est pas apaisé ? Les médecins réparateurs sont sans doute précieux après la bataille. Mais ils devraient avoir la lucidité d’admettre que la violence est un instrument grâce auquel on obtient des résultats contre quoi les diplomates ne peuvent pas grand chose. C’est l’Ukraine qui le dit le mieux.

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