Stephane Garelli

PROFESSEUR À L'IMD ET À L'UNIVERSITÉ DE LAUSANNE, ET DIRECTEUR DU WORLD COMPETITIVENESS CENTER

Stéphane Garelli est professeur à l'International Institute for Management Development (IMD) et professeur à l'Université de Lausanne (HEC). Ses recherches portent sur la compétitivité des nations et des entreprises sur les marchés internationaux. Il est directeur du World Competitiveness Yearbook, une étude dans le domaine de la compétitivité des nations, publiée par l'IMD. Ce rapport annuel compare la compétitivité de quarante-six nations en utilisant 250 critères.

Président du conseil d’administration du quotidien suisse Le Temps, il est aussi membre de la China Enterprise Management Association, du conseil de la Fondation Jean-Monnet pour l'Europe, de l'Académie suisse des sciences techniques, de la Royal Society for the encouragement of Arts, Manufactures and Commerce et du Conseil mexicain de la productivité et de la compétitivité (Comeproc).

Etre ennuyeux n’est pas si mal…

Je ne me lasse jamais de ce compliment que l’on me fait parfois à l’étranger après un discours: «C’est formidable: je croyais tous les Suisses ennuyeux…» Bien entendu, je me confonds en excuses en promettant d’essayer d’être pire la prochaine fois…

Mais cette réputation d’être ennuyeux nous colle à la peau. C’est vrai que nous n’avons pas la réputation d’être des marrants ou des boute-en-train. L’humour suisse ne passe pas non plus pour le plus léger du monde.

Certains s’offusquent en disant qu’en fait nous sommes sérieux. D’accord, nous sommes sérieusement ennuyeux… Et pourtant, ce côté austère fait partie de notre compétitivité. Le calvinisme qui a pétri notre histoire nous pousse à la discrétion genre passe-muraille. En Suisse, la richesse est discrète et le succès effacé. Toutes ces qualités conviennent parfaitement bien à notre compétitivité initiale, celle des banques et des assurances.

Personnellement, j’aime bien que ma banque soit ennuyeuse. En fait, j’ai plutôt tendance à m’inquiéter quand elle me propose des produits exotiques. Quant à mes assurances, je ne suis pas sûr qu’un goût prononcé du risque pour de nouveaux services me rassure beaucoup. Bref, l’ennui (pardon le sérieux) me conforte.

La Suisse est compétitive

Evidemment, il faut innover. La Suisse s’en sort passablement bien dans ce domaine. Nous sommes les premiers dans l’index pour l’innovation globale de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle ainsi que dans le nombre de Prix Nobel scientifiques par personne. Nous sommes aussi parmi les meilleurs pour le nombre de brevets par habitant.

Néanmoins, sans la capacité de transformer toutes ces innovations en produits, mieux, moins chers et plus rapidement que les autres, tout cela ne sert à rien.

En fait, 90% de la compétitivité réside dans l’excellence de l’exécution. Par exemple, quand je m’installe confortablement dans un avion avant le décollage, je me prends souvent à penser: «Pourvu que le pilote n’ait aucun sens de l’innovation, pourvu qu’il ne veuille pas nous montrer tout ce qu’il peut faire avec son nouvel appareil…»

Même histoire pour les trains: nous voulons qu’ils soient ponctuels (nous avons d’ailleurs la réputation d’être le pays des trains «à l’heure»…) et qu’ils suivent le même parcours. Ces qualités un peu tristes ont quand même fait de nous le pays dont les ingénieurs sont réputés dans le monde entier.

Nous sommes tombés sur la tête

Ma certitude que l’ennui fait partie de notre succès fut pourtant ébranlé récemment. D’abord, il y eut le formidable succès de Swatch. Que l’on fasse de l’argent avec des montres hors de prix et ultraprécises, je veux bien. Mais qu’on y arrive en vendant du plastique phosphorescent… chapeau!

Puis il y eut Nespresso. Théoriquement, cela n’aurait pas dû marcher. Vendre de manière exclusive et sophistiquée des capsules jetables de café qui ne marchent que dans quelques machines… Et oser demander à un acteur hollywoodien d’en faire la publicité…

Pas de doute, nous étions tombés sur la tête. Et cela continue. Le plus formidable projet de recherche scientifique de ces dernières années – le Human Brain Project – sort de l’EPFL. Grâce à lui, nous avons une chance d’être les premiers à développer un modèle virtuel du cerveau. Ce faisant, la Suisse pourrait aussi devenir un leader mondial de l’informatique de demain en posant les bases de l’ordinateur neuromorphique.

On est bien loin des yodels, du «Ranz des vaches», et de la Suisse «boîte de chocolats» qui fait le délice des touristes. Parfois, je regrette un peu la Suisse ronronnante et ennuyeuse de jadis. Mais, heureusement, il nous reste les politiciens…

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."