Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH/Le Museum Rietberg se penche sur les Nazca du Pérou

Crédits: Ambassade du Pérou en Suisse, 2017

Archéologie sud-américaine. Le Museum Rietberg de Zurich, qui n'est pas voué à l'ethnographie mais aux arts extra-européens, propose une exposition sur les Nazca (ou Nasca). Il s'agit d'une coproduction avec le Pérou. Tout devient très compliqué avec un pays comme celui-ci. Les susceptibilités se sont hérissées. Il ne faut pas mélanger les torchons avec les serviettes. Dans l'immense salle souterraine abritant les manifestations temporaires du musée, il n'y a donc aucun objet ne venant pas d'un musée péruvien. L'exposition, qui a commencé sa carrière à Lima et ira ensuite à Bonn, est arrivée dans un colis ficelé. J'ai pourtant vu tout récemment quelques belles poteries Nazca (ou Nasca) dans les collections permanentes du MEG genevois... 

On ne sait pas grand chose sur cette civilisation qui s'est développée au Sud du Pérou actuel entre 200 avant Jésus-Christ en 650 environ après. Nommés d'après la ville située à six kilomètres du site le plus important, les Nazca ont pris la suite des Paracas. Ils ont occupé une zone aride (mais elle l'était moins à l'époque) au pied de la cordillère des Andes. Ces peuples sont contemporains des Mochica au Nord, mais sans contacts apparents avec eux. Le peu que les archéologues puissent dire s'est fait par déduction. Nous sommes dans la préhistoire, vu que ces populations demeuraient sans écriture. Autant dire que les interprétations varient souvent. J'y reviendrai.

Découverts en 1901 

Le monde scientifique n'avait aucune idée de l'existence des Nazca jusqu'en 1901. Ils apparaissent cette année-là grâce aux travaux de Max Uhle. Né en 1856, le Saxon a consacré tout son temps au monde précolombien. Notons qu'il est mort au Pérou en 1944. Sa suite a été prise par sa compatriote Maria Reichle (1903-1998). Cette combative passera sa vie à défendre des zones archéologiques Nazca menacées par les pillards et les touristes. Notons qu'un troisième Allemand, Dieter Eisleb, mettra des années à répartir les vestiges Nazca en six périodes allant du «pré» au «tardif». Les Péruviens ne prendront le relais que très tard, avec un certain nationalisme. 

Deux découvertes ont rendu les Nazca célèbres. Le visiteur suit la première par digitalisation et la présentation d’œuvres dans les vitrines. La seconde fait l'objet d'un film de vingt-six minutes. Je commence par les «fardo». Entre 1925 et 1930 ont été exhumées plus de 400 momies. Elles étaient enrobées de kilomètres de tissus précieux, tissés spécialement pour elles. Les corps se trouvaient serrés à l'intérieur de véritables paquets. La sécheresse du climat a permis la conservation de ces textiles rectangulaires. Les plus beaux se voient présentés à Zurich. Intacts. Leurs décors ont inspiré avant guerre un certain courant Art Déco américain, influencé par le monde précolombien.

Des glyphes qui ont fait parler d'eux 

L'autre série de trouvailles, à partir de 1927, a fait couler autant d'encre que les Pyramides d'Egypte ou presque. Il s'agit de glyphes colossaux tracés dans le désert. Presque invisibles au sol, ils dévoilent leurs formes vus du ciel, d'où bien sûr des interprétations délirantes. On a même parlé de pistes d'atterrissage pour extra-terrestres. Le mystère n'est toujours pas élucidé. En 1983, le Suisse Henri Stierlin a parlé pour certains d'entre eux d'aires de tissage pour les plus grandes pièces de tissus. Il a été question d'itinéraires initiatiques, à faire à pied. La solution la plus récente (elle date de 2016) évoque un système hydraulique particulièrement sophistiqué. On sait que les Nazca sont parvenus à créer une agriculture intensive en dépit de l'aridité... 

Il y a peu d'explications dans l'exposition montée par Cecilia Pardo et Peter Fux. Le visiteur se sent un peu perdu. Le malheureux l'est encore davantage s'il entre (comme moi) par la mauvaise porte. La scénographie présente des objets, parfois très beaux, dans un état de conservation miraculeux. Les étiquettes disent ce que l'on sait, autrement dit peu de chose. L'abondance des figurations de têtes coupées, et parfois même percées, augure cependant d'une civilisation cruelle. Il est aussi question par instants d'une capitale apparemment rituelle, Cahuachi. S'il y avait là une vingtaine de monuments très importants (le plus haut mesurait vingt mètres), la ville ne semble jamais avoir véritablement eu d'habitants. Un mystère supplémentaire. Le reste se perd en conjonctures.

Regarder au lieu de lire 

Pour le public, c'est l'occasion de regarder de près ce que les textes ne disent pas. Les céramiques se révèlent particulièrement impressionnantes. Les tissus fascinent non seulement par leur âge, mai part leur art. Il y a en prime quelques objets précieux. Pratiquement pas de sculptures. Un ou deux crânes humains déformés durant la petite enfance pour répondre à une esthétique. La beauté Nazca exigeait un front rejeté en arrière. Tiens! Un truc auquel les «bodmods» contemporains n'ont pas encore pensé.

Pratique 

«Nasca-Peru», Museum Rietberg, 15, Gablerstrasse, Zurich, jusqu'au 15 avril. Tél. 044 415 31 31, site www.rietberg.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. 

Photo (Ambassade du Pérou en Suisse): L'une des céramiques peintes Nazca présentées au Museum Rietberg.

Ce texte est suivi d'un autre sur de l'archéologie périvienne à Paris.

Prochaine chronique le vendredi 19 janvier. Nouvelles fondations. Florence et Porquerolles seront superdotés.

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