Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH/Le Museum Rietberg célèbre le culte d'un Osiris sauvé des eaux

Crédits: Frnck Goddio/Museum Rietberg, Zurich

C'est apparemment une exposition grand public. Elle avait du reste été présentée comme telle à l'Institut du Monde arabe à Paris, fin 2015 début 2016. Il y avait ensuite eu une étape anglaise au British Museum, courant 2016. Là aussi, la direction disait s'adresser au plus grand nombre. La manifestation a débarqué il y a quelques semaines au Museum Rietberg de Zurich sous le titre d'«Osiris, Mystères engloutis d'Egypte», ce qui a tout pour titiller le chaland. Je vous préviens juste que la chose s'adresse à des gens si possible instruits. J'en tiens pour preuve le fait que la brochure d'accompagnement, écrite en assez gros caractères il est vrai, compte 127 pages d'explications. Voilà qui fait beaucoup de lecture dans un espace souterrain à la lumière plus que tamisée, histoire de faire aquatique et mystérieux. J'avoue même éprouver du mal aujourd'hui à m'y retrouver avec une lecture en pleine lumière, tant la logique interne de l'opuscule m'échappe...

Première chose, les fouilles sous-marines ne sont pas ici celles du port d'Alexandrie, bien connues grâce aux campagnes du Français Jean-Yves Empereur. Nous sommes dans la même région, certes, mais trente kilomètres plus loin, et pas tout à fait à la même époque. Même si leur prospérité économique s'est évanouie au IVe siècle av. J.-C. avec la fondations d'Alexandrie par les Ptolémée, Thônis (nom local)-Héracléion (nom grec) et Canope ont cohabité avec la nouvelle capitale après plusieurs siècles de gloire. A partir du VIIIe siècle avant notre ère, ce poste de douane avait réglé les échanges entre l'arrière-pays égyptien et la Méditerranée. Thônis-Héracléion et Canope survivront par ailleurs jusqu'au VIIIe siècle, dans un état islamisé. C'est alors que diverses catastrophes naturelles, jointes au fait que le sol côtier tendait à s'abaisser, ont submergé les deux villes. Pas beaucoup, du reste. Les fouilles se pratiquent par cinq ou six mètres de fond seulement.

Des fouilles entreprises en 1992

Comment les choses se passent-elles? Depuis 1992, un autre archéologue français, Franck Goddio, dirige les recherches dans la baie d'Aboukir, là même où Napoléon prit une fameuse pâtée des navires anglais en 1798. Le lieu n'a pas été choisi au hasard. Dès 1777, un fragment du naos de Nectabéno Ier avait été découvert sur terre. Il se trouve au Louvre depuis 1817. C'est le morceau qui se voit remplacé par un moulage dans le monument reconstitué à Zurich avec des fragments trouvés dans la mer par Omar Toussoun en 1940 et d'autres vestiges tirés des eaux par Franck Goddio en 1999. Il y avait donc des choses là. Il s'agissait de les en sortir. Avec de gros moyens, fournis par le mécénat de la Hilti Foundation. Les trois statues de granit rose, présentées à l'extérieur du Rietberg dans des caissons, mesurent bien cinq mètres de haut et pèsent des tonnes. Inutile de dire que la très instable situation politique égyptienne actuelle ne facilite pas les choses en ce moment. 

Il y a dans les vitrines quelques très beaux objets d'art, les plus parfaits remontant à la XXVIe dynastie. C'est le dernier grand moment créatif, aux VIIe-VIe siècles av. J.-C. avec un travail très habile de cette pierre grise nommée le grauwake. La période ptolémaïque, du IVe au Ier siècle av. J.-C. se révèle spectaculaire, mais cela reste tout de même de la grosse cavalerie. L'essentiel de l'exposition ne réside cependant pas dans ces vestiges. «Osiris» ne parle pratiquement que de théologie. Et le moins qu'on puisse dire est que la mythologie égyptienne ne reste pas simple.

Culte à mystères

Dans les salles du Rietberg, le public se voit donc expliquer le culte d'Osiris. Thônis-Héracléion et Canope ont en effet possédé une importance cruciale en matière de sanctuaires. Depuis au moins 2000 ans avant notre ère, une cérémonie prenait une importance extrême. Chaque année, quand les eaux du Nil se retiraient des champs inondés pour laisser place à la croissance de la végétation, il y avait des mystères, autrement dit des pratiques réservées à des initiés. Durant une vingtaine de jours, en novembre, des prêtres célébraient la gloire d'Osiris et sa victoire sur la mort, sauvé par son épouse Isis qui avait réuni les éléments de son corps déchiqueté par son frère Seth. Le mythe fondateur se devait d'être raconté. Sa pérennité garantissait l'ordre du cosmos. Les fêtes permettaient la prospérité du pays. N'oublions pas que l'Egypte, aujourd'hui surpeuplée et importatrice de nourriture, constituait alors le grenier de toute la Méditerranée. 

Je vous ai raconté les chose en schématisant à l'extrême. Je vous ai par exemple épargné le culte synchrétique de Sérapis. L'exposition entre, elle, dans tous les détails. Et il y en a beaucoup! Le visiteur regarde. Lit. Perd pied. Se rattrape plus ou moins. Replonge dans l'inconnu. Saute des étapes. Confond. Oublie un peu, et repart. C'est trop compliqué pour lui (surtout que les deux versions du catalogue sont en allemand et en anglais). Je veux bien qu'il s'agisse ici à la base d'un travail scientifique. Mais il devrait y avoir une entreprise de vulgarisation, autrement dit de simplification. Autrement ne restent que les objets et le beau décor. Et c'est tout de même un peu dommage.

Pratique 

«Osiris, Mystères engloutis d'Egypte», Museum Rietberg, 15, Gablerstrasse, Zurich, jusqu'au 16 juillet. Tél.044 415 31 31, site www.rietberg.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le mercredi jusqu'à 20h. 

Photo (Franck Goddio/Museum Rietberg: La stèle de Thônis-Hérakléion, vers 400 av. J.C. Elle a été trouvé renversée, le côté inscrit posé sur un lit de sable. Elle n'a donc pas été érodée par les remous de l'eau.

Prochaine chronique le mardi 28 mars. Monet chez les Beyeler, à Bâle.

 

 

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