Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH/Le Kunsthaus raconte les "Cantastorie" de l'Italie du Sud

Crédits: Kunsthaus, Zurich

Drames de la jalousie. Exploits héroïques des paladins. Bandits d'honneur. Le Kunsthaus de Zurich se veut en ce moment tout en «Cantastorie». Il expose les vastes toiles peintes italiennes des débuts du XXe siècle appartenant à la Collection Würth de Künzelsau. Un musée privé allemand qui ne possède pas moins de 17 000 œuvres. Ce dernier a racheté, pour les sauver, les fonds historiques appartenant aux familles Parisi et Maldera, qui jouaient entre Naples et Foggia. Le genre s'est en effet progressivement éteint durant les années 1950. 

Mais de quoi s'agit-il? D'une forme de théâtre, comme vous l'avez déjà compris. Il n'y a ici pas d'acteurs sur scène. L'action se voit mimée devant la foule (une centaine de personnes) par des marionnettes. Les représentations sont normalement accompagnées de musique. Il y a donc un orgue de foire (fabriqué en Allemagne par la maison Wilhelm Brüder Söhne) dans l'exposition. Destinés à un public modeste, voire pauvre, les cantastorie s'inspirent de l'opéra des riches. Grands sentiments garantis. Mais il y a aussi là un peu de contestation sociale. La valorisation des brigands reprend, en le magnifiant encore, le thème de Robin des Bois.

Le Tasse et L'Arioste 

Certaines sources d'inspiration n'en demeurent pas moins savantes. «La Jérusalem délivrée» écrite à Ferrare par Le Tasse à la fin du XVIe siècle ou le «Roland furieux» de l'Arioste, rédigé quelques décennies plus tôt dans la même ville ont su trouver des échos populaires. Il faut dire que, dans le Sud, les Turcs sont restés une menace réelle jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. Il y a alors encore des enlèvements et des razzias. Une réalité historique sur laquelle le politiquement correct actuel voudrait bien faire l'impasse. Les deux grands auteurs cités ont néanmoins subi d'innombrables variantes et adjonctions. Jouer le Roland complet, en tenant compte de tous les nouveaux épisodes, aurait pris 200 soirées. De quoi réduire Richard Wagner à l'état d’œuvrette vite expédiée. 

Les trames de ce genre révolu demeuraient assez libres. Il s'agissait cependant de fixer la mémoire par des canevas, comme pour la «commedia dell'arte» vénitienne, un genre déjà plus raffiné. La chose a été faite entre 1856 et 1860 par Giusto Lo Dico. L'homme a noirci 3000 pages, sur lesquelles les troupes familiales se basaient. La date n'est pas anodine. Elle correspond au moment où l'Italie s'unifie. Le résultat du procédé se révèle cependant déconcertant. Le grand-duché de Toscane et la République de Venise avaient été connus de l'Europe entière pour leurs avancées en matière d'administration. Efficacité avant tout! Le Royaume de Naples était célèbre pour sa désorganisation et sa corruption. Eh bien l'Italie actuelle tient plutôt de ce dernier...

Un art peint populaire

La fin du XIXe et les débuts du XXe ont constitué la grande époque des cantastorie, qui faisaient vibrer ce que les gens du Nord appellent, non sans un certain mépris, le «mezzogiorno». C'est de ces temps que datent donc toutes les œuvres présentées aux Kunsthaus (où il n'y a pas de marionnettes). Il s'agit de toiles de grande taille, conçues comme des affiches en largeur. Les couleurs sont criardes. Le trait naïf. Les épisodes retenus presque toujours violents. C'est un art populaire, comme les décors des charrettes siciliennes. Il convient de frapper, et de loin, un public pourtant fidèle. Les mêmes gens venaient, soir après voir, vibrer devant les hauts faits des chevaliers et des bandits. Au point que pour ces derniers, il y a eu des thèmes censurés. 

Est venu le cinéma, muet puis parlant. L'émigration continuait, vers l'étranger ou plus simplement le Nord. La radio s'est ensuite répandue. Ce sera plus tard la télévision. Mais lentement... Un cinéma de genres, très populaire, survivra en Italie jusque vers 1970. Peu à peu, tandis que passaient les générations, le goût a donc évolué, comme partout dans le monde. Les spectacles de cantastorie se sont raréfiés. La guerre avait déjà fait des dégâts. L'Opera Strazzuli des Parisi, un théâtre non plus errant mais fixe, a dû fermer en 1943 après les bombardements alliés sur Foggia. La famille, victime de la concurrence à Naples, avait donné aux Apuliens le goût des marionnettes depuis 1914. Elles demeuraient jusque là inconnues dans cette région.

Un objet de musée 

On pourrait voir dans l'extinction des cantastorie un parallèle avec le «varietà», plus urbain. Souvent fauché, le music-hall transalpin a connu sa dernière grande vague dans les années 1940. Pensez à «Luci del varietà», le film de Federico Fellini et Alberto Lattuada, qui date de 1950. Là aussi, le cinéma, puis la TV ont tout balayé sur leur passage. Il n'existe aujourd'hui plus dans le pays, hors des opéras subventionnés et des grands théâtres, que fort peu de salles de spectacle actives. Alors vous pensez, les troupes itinérantes.... C'est ce que Pasolini appelait «la disparition des lucioles». Les cantastorie sont du coup devenues un objet de musée. Un objet scientifique. Un aspect que souligne la froideur de la présentation actuelle du Kunsthaus. On s'y croirait dans un hôpital.

Pratique 

«Cantastorie», Kunsthaus, 1, Heimplatz, Zurich, jusqu'au 8 octobre. Tél. 044 253 84 84, site www.kunsthaus.ch Ouvert mardi, vendredi, samedi et dimanche de 10h à 18h, le mercredi et le jeudi jusqu'à 20h. Nombreux spectacles et animations. Je profite de l'occasion pour dire que les façades du nouveau bâtiment en construction, de l'autre côté de la rue, ont pris l'ascenseur. Deux étages! 

Photo (Kunsthaus): L'une des toiles peintes, avec des exploits chevaleresques.

Prochaine chronique le samedi 9 septembre. Des livres sur l'art.

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