Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH/Le Kunsthaus met en vedette les années berlinoises de Kirchner

Crédits: DR

Son nom reste de toute évidence lié à la Suisse. Ernst Ludwig Kirchner (1880-1938) a passé les vingt et une dernières années de sa vie entre Davos et Frauenkirch, dans les Grisons. Il y a beaucoup peint. Avant tout des paysages aux formes simplifiées et arrondie. Elles se reconnaissent vite à leurs couleurs crues, vertes et violettes. Le spectateur y découvre, synthétisée, une vie rustique loin du monde des villes. Rien de nostalgique pour autant. Il n'y a aucune régression chez un artiste allemand vivant là en marginal avec sa compagne, l'ancienne danseuse de cabaret Erna Schilling. 

Mais avant ce Kirchner-là, il en a existé un autre, très urbain. C'est ce dernier que propose aujourd'hui le Kunsthaus de Zurich avec «Grossstadtrausch, Naturildyll», une exposition centrée sur les années 1911 à 1917. Né à Aschaffenburg, le futur artiste a découvert Albert Dürer à Nuremberg. Il a fréquenté l'école technique supérieure de Dresde, avant d'entrer à Munich à l'école d'art du Zurichois Hermann Obrist. Puis, de retour en Saxe, il a regardé la sculpture africaine et océanienne d'un musée d'ethnographie de Dresde qui venait de rouvrir. Le débutant a aussi rencontré de jeunes artistes. C'est avec eux qu'il a fondé en 1905 le groupe Die Brücke (Le pont). L'Allemagne impériale recevait alors d'un coup l'écho de toutes les avant-gardes, de Van Gogh à Munch en passant par Gauguin, et elle les digérait goulûment.

Peinture, sculpture et gravure

Kirchner se lance donc hardiment dans la peinture, la sculpture et la gravure. Un peu de lithographie pour commencer. Elle lui convient assez mal. Son matériau, c'est vraiment le bois. Kirchner travaille avec violence, mettant à mal tous les canons esthétiques germaniques d'alors. Au romantisme tardif, il substitue un art fauve, mais sans le côté gentil de ses homologues français. Chez lui, aucune joie de vivre. Ce serait plutôt un mal, qui débouche sur un expressionnisme rejoignant quelque part le gothique des sculpteurs Veit Stoss et Tilman Riemenschneider. Kirchner boit trop, et c'est de l'absinthe pouvant mener à la folie. Il se drogue vite à la morphine. Il se bourre en plus de médicaments, du genre véronal. Toute sa vie, cet anxieux souffrira d'addictions, coupées de périodes de rémissions. 

Ce côté «artiste maudit», bien dans la continuité du romantisme noir, n'empêche pas le succès. Après avoir vécu difficilement à Dresde, et encore plus mal à Berlin où il s'installe en 1911, il fait déjà partie de la légendaire exposition de l'Armory Show new-yorkais en 1913. Kirchner connaîtra d'ailleurs un succès durable aux Etats-Unis, comme le montre l'actuelle exposition zurichoise. Nombre des 160 œuvres, et certaines des meilleures, proviennent ainsi de Columbus, Milwaukee, New York ou Pittsburgh. C'est ce qui en fait aujourd'hui un peintre si cher, avec Beckmann. Un «Berlin» de 1913 s'est ainsi vendu dès 2006 pour la somme fantastique de 38 millions de dollars chez Christie's.

Formées acérés et pointues 

Mais revenons-en à l'avant-guerre de 14. Kirchner a alors trouvé un nouveau style, qui changera passé 1921. Influencé en partie par le cubisme, découvert à Berlin, ce figuratif va donner des formes acérées, pointues, la couleur étant apposée par stries. Tons acides. Surtout pas d'harmonie. Il faut bien cela pour refléter la cité, sans cesse en mouvement. Relativement petite ville en 1850, Berlin constitue désormais une métropole de deux millions d'habitants, avec ce que cela suppose de faubourgs et de misères. Une grande partie des toiles de 1914-1915 illustrent la prostitution, officiellement interdite dans la rue. Les femmes lourdement maquillées doivent sans cesse marcher pour ne pas se retrouver en contravention, ce qui semble à Kirchner refléter la fébrilité de la cité. 

En 1915, Kirchner s'engage volontairement. Il s'effondre nerveusement la même année. Hôpitaux, analyses et psychanalyses. C'est ainsi qu'il arrive à Davos, où il reviendra. Il s'y sent mieux, loin de l'Allemagne de la défaite de 1918. L'année fatidique, où il reçoit sa première grande exposition au Kunsthaus. Il y trouve par la suite un écho parmi les jeunes artistes. Parmi ses proches, il y aura bientôt les excellents Bâlois Herman Scherer et Albert Müller, qui mourront très jeunes, respectivement en 1927 et 1926. Il se développera un style Kirchner qui va se diffuser avec Paul Carmenisch. La rétrospective actuelle, montée en collaboration avec le Brücke Museum de Berlin, s'arrête cependant avant. Il y a juste une toile, hors catalogue, pour indiquer la suite et des liens. Cette vue de Zurich en 1925, sortie des caves, a été offerte par Kirchner en 1935 au Kunsthaus pour marquer les 25 ans du musée. Toute anxiété y semble dissipée. Elle reviendra en force avec le nazisme. Kirchner finira par se suicider d'un coup de pistolet en 1938.

Un équilibre à trouver 

Organisée par Sandra Gianfreda et Magdalena M. Moeller, l'exposition regroupe sur des murs audacieusement colorés des pièces de qualité. Celle-ci gardent un équilibre entre les vues urbaines et les plages de l'île de Fehmarn, où l'artiste a séjourné plusieurs étés avec Erna Schilling. Les deux commissaire ont également dû établir un équilibre entre les peintures et les gravures, si importantes chez Kirchner. Une petite salle reconstitue aussi la mansarde berlinoise du couple Ernst-Erna, avec les broderies exécutées par sa compagne sur ses dessins. Elles appartiennent à Eberhard W. Kornfeld, grand collectionneur de l'Allemand. Un grand marchand bernois qui a puissamment contribué à la naissance du Kirchnermuseum de Davos, ouvert en 1982. Un petit musée très réussi, qui pourrait se visiter dans la foulée de l'accrochage zurichois. Les trains, cela existe tout de même!

Pratique

«Grossstadtrausch-Naturidyll, Kirchner, die Berliner Jahre», Kunsthaus, 1, Heimplatz, Zurich, jusqu'au 7 mai. Tél. 044 253 84 84, site www.kunsthaus.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, les mercredis et jeudis jusqu'à 20h.

Photo (DR): "La Porte de Bandebourg", une image radicalisée de Berlin.

Prochaine chronique le mardi 28 février. Retour au Mamco genevois.

 

 

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