Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH/Le Kunsthaus mêle impressionnistes et peintres académiques

Crédits: DR

La réhabilitation a commencé à la fin des années 1960 aux Etats-Unis. Des musées se sont mis à réunir dans les mêmes salles des peintures impressionnistes et celles d'artistes dits «pompiers». En France, le concept a choqué. Comment osait-on regrouper les merveilleux exclus des Salons et ceux qui y avaient alors triomphé, comme Alexandre Cabanel, William Bouguereau ou Léon Bonnat? Découvrir plus tard que ces derniers se voyaient parfois achetés par des stars hollywoodiennes (dont Sylvester Stallone et Jack Nicholson) confirmait l'idée du «mauvais goût américain» généralisé. 

Dès 1973 se profilait cependant à Paris l'idée d'un musée consacré à la fin du XIXe siècle, afin notamment de dégorger le Louvre. Orsay ouvrait fin 1986. Sa direction avait redessiné les contours de l'époque, au grand scandale des défenseurs de la «modernité», ce grand mot ne voulant plus rien dire. Les peintures académiques étant souvent énormes et les paysages impressionnistes adaptés aux mesures d'un salon bourgeois, ces derniers se retrouvèrent ainsi sous les combles, tandis que «Les Romains de la décadence» de Thomas Couture (1849) occupait le centre de la galerie centrale du rez-de-chaussée. Un véritable révisionnisme...

Réhabilitations à répétition 

Depuis, Paris et la province ont organisé nombre d'expositions, voire de rétrospectives individuelles consacrées aux chers maîtres des années 1850 à 1914. Il y a eu les bonnes et les mauvaises surprises. Parmi les premières, je citerai Georges Rochegrosse, Jean-Paul Laurens ou Emile Friant. Pour les relatives déceptions, il y a aussi bien eu l'ennuyeux Paul Baudry que le très inégal Cabanel. N'empêche que le public a eu le temps, en trente ans, de s'habituer à une peinture très composée racontant des histoires. Elle fascine du reste les jeunes visiteurs, alors que les impressionnistes s'adressent aujourd’hui à des gens rassis, voire madérisés. Le spectaculaire Jean-Léon Gérôme organisé par Orsay (entrée comprise dans le billet, mais pointage sévère à l'entrée) a totalisé quelque 200 000 visiteurs. Des artistes comme Henri-Léopold Lévy, Napoléon Lepic ou Léon Comerre ont donc toutes leurs chances de ressortir une fois en gloire.

Pourquoi ce long préambule? Parce que le Kunshaus de Zurich montre pour quelques semaines encore «Gefeiert und verspottet, Französische Malerei 1820-1880». Sa commissaire Sandra Gianfreda a cru faire preuve d'audace. Elle mélange Degas, Courbet, Delacroix, Renoir ou Pissarro à des œuvres de Jean-Jacques Henner, Paul Delaroche et de presque tous ceux que j'ai cités jusqu'ici. Dans ses remerciements publiés dans le catalogue (qui existe en versions allemande et anglaise), le sponsor Crédit Suisse parle de «noms qui ne sont pas familiers à nos oreilles» et de créateurs «injustement oubliés».

Un goût peu germanique 

Comment est-ce possible? Très simple. Occupées par leur propre production académique, l'Allemagne et la Suisse alémanique n'ont pour ainsi dire pas acquis de tableaux officiels français à l'époque (1). Par manque d'intérêt. A cause des contentieux politiques qui aboutiront à la guerre franco-allemande de 1870. Vers 1890, les directeurs de ses principaux musées, comme Hugo von Tschudi, actif à Berlin puis à Munich, ont tout de suite passé aux impressionnistes. Cézanne s'est vu accroché très tôt sur des cimaises d'institutions germaniques. Van Gogh a vite percé en Allemagne, qui jouait un rôle précurseur dans ce domaine. Ce sont les Américains, les premiers donc à réhabiliter les «pompiers», qui se sont rués vers 1860 sur les sujets paysans de Rosa Bonheur ou les batailles napoléoniennes d'Ary Scheffer. 

Ce que les Zurichois découvrent aujourd'hui (et il y a du monde!) restait donc inédit pour eux, du moins à domicile. Sandra Gianfreda a voulu une représentation équilibrée. Elle n'a donc pas fait venir, ce qui eut par ailleurs coûté fort cher au Crédit Suisse, d'immenses tartines académiques. C'est qu'il fallait faire grand pour se faire remarquer au Salon! Comme le rappelle la commissaire, à celui de 1880, le dernier organisé par l'Etat (2), il y avait 7289 œuvres proposées par 5184 artistes. «Un nombre formidable qui se semble même pas imaginable pour des événements majeurs comme la Biennale de Venise ou la Documenta de Kassel.» L'absence d'une au deux toiles académiques majuscules, dont la production exigeait sans doute vingt fois plus de temps qu'un paysage impressionniste, biaise cependant le représentation.

Un fonds local 

Cela ne signifie pas qu'il n'y ait pas d'excellentes choses aux murs. Le Kunsthaus a d'abord puisé dans ses collections, explorant jusqu'au fond des réserves. C'est qu'elles se révèlent riches! Il y avait là un Delacroix, un Sisley (superbe) et un Corot que je ne connaissais pas, tout comme la scène historique d'Edouard Hamman représentant «Une visite à l'atelier de Murillo». Le Fondation Bührle, qui rejoindra le Kunsthaus en 2021, s'est également vue sollicitée. Elle a fourni des toiles qui ne figuraient pas cet été à l'Hermitage de Lausanne. Le reste, c'est à dire les Cabanel, les Bouguereau, les James Tissot ou les Couture, vient d'un peu partout. Parfois de très loin. Fallait-il vraiment aller jusqu’à Cleveland pour en ramener une nature morte de Philippe Rousseau? 

Le tout se voir présenté par thèmes, en favorisant les rencontres de sujets (3). L'orientalisme juxtapose Gérôme et Manet. Un nu féminin de dos de Gustave Courbet voisine avec un autre nu féminin de dos de Charles Gleyre. Une lectrice de Camille Corot se voit rapprochée d'une toile sur le même thème d'Hippolyte Flandrin. C'est le jeu des miroirs. Tout cela reste cependant sage. L'exposition «novatrice» n'offre rien de bien dérangeant. Il n'y a rien ici de cette folie secouant parfois la peinture académique, pleine d'horreurs et de drames. Le tableau le plus choquant (il est par ailleurs magnifique) se révèle le «Diomède dévoré par ses chevaux» de Gustave Moreau. Autant dire qu'il s'agit là d'une anthropophagie bien élevée. 

(1) Francfort a cependant confié l'étrange «Saint Jérôme» de Gérôme, dormant avec une auréole bleue sur son lion
(2) Les artistes reprirent ensuite la relève, avec jury.
(3) Une première salle, assez ratée, plonge le visiteur au Salon avec voix enregistrées. Il y a aussi un mur de caricatures de Daumier sur cette manifestation phare parisienne. 

Pratique

«Gefeiert und verspottet, Französische Malerei 1820-1880», Kunsthaus, 1, Heimplatz, Zurich, jusqu'au 28 janvier. Tél. 044 253 8484, site www.kunsthaus.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, les mercredi et jeudis jusqu'à 20h. 

Photo (DR): L'exécution du maréchal Nay en 1815 par Gérôme. Le tableau choqua alors le public par le moment choisi (après) et le peu de dignité du corps abandonné en pleine rue.

Prochaine chronique le mercredi 3 janvier. Quelles sont (du moins à mon avis) les expositions internationales les plus importantes de 2018?

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