Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Zurich révèle René Hubert, l'Argovien devenu costumier des stars à Hollywood

Mort en 1976, l'homme a dessiné les robes de 200 films. Il a habillé Gloria Swanson, Marlene Dietrich ou Ingrid Bergman. A voir au Museum für Gestaltung.

Gene Tierney dans "Heaven Can Wait" d'Ernst Lubitsch, 1943. Costume de René Hubert.

Crédits: DR

Selon l’adage, «l’habit fait le moine». Et donc la nonne. Les actrices ne restent certes pas cloîtrées. Mais elles ont longtemps été en bonne partie créées par des couturiers, des coiffeurs, des maquilleurs et bien sûr le chef de la photographie. Il s’agissait d’apparaître étonnante. Sublime. Désirable. Et en même temps inaccessible. René Hubert explique bien, dans une phrase reprise sur un cartel de l’actuelle exposition qui lui est consacrée à Zurich, les enjeux de la chose. «Gloria Swanson (dont il s’est longtemps occupé) n’était pas la plus grande actrice, mais la plus grande star. Il lui fallait sembler chaque jour différente, mais toujours élégante et toujours star. Un travail énorme. Mais elle devait respecter cette règle par contrat avec les producteurs.»

Gloria Swanson dans "Madame Sans-Gêne" de Léonce Perret, 1925. Photo DR.

La jeune génération aura un peu de peine à le comprendre. On lui inflige Sandrine Kiberlain, qui semble parfois sortie d’une poubelle, ou Marilou Berry, qui se veut elle aussi (et c’est son droit) éloignée de tout glamour. Mais au beau temps de Hollywood, le costumier jouait un rôle cardinal. Presque celui d’un dictateur. Il inventait en grande partie l’image d’une vedette. Chaque firme se devait donc d’avoir l’équivalent d’un grand couturier. A la Paramount, Travis Banton concevait des robes démentes pour Marlene Dietrich. La Warner faisait travailler l’Australien Orry-Kelly. A la Columbia régnait Robert Kalloch. Le roi de ces rois demeurait cependant Gilbert Adrian, dit Adrian. Greta Garbo et Joan Crawford lui devaient une grande partie de leur lustre à la MGM. «Gowns by Adrian», disait en gros le générique des grosses productions de la firme au lion.

Un enfant de Frauenfeld

Et René Hubert? Eh bien il s’agit d’un Thurgovien. L’homme est né en même temps que le cinéma, à Frauenfeld. C’était donc en 1895. Il a fait des études d’art à Zurich, puis continué à Paris. Débuts difficiles. En 1924, il se retrouve pourtant en charge des costumes Empire de «Madame Sans-Gêne», que l’impériale Gloria Swanson est venue tourner à Paris. Coup de foudre esthétique. Elle ne voudra plus que lui aux Etats-Unis. Et ce que Gloria exigeait… Mais, dès 1927, notre homme œuvre parallèlement pour la MGM. Cet infatigable trouve le temps de magnifier à la UFA berlinoise les stars européennes Betty Ammann et Brigitte Helm. De passer par Paris, où il collabore avec René Clair. De faire un saut à Londres pour «Things To Come» de 1936, où il crée le style vestimentaire de l’avenir. Mais il demeure clair que la vraie place de ce monsieur ayant signé les costumes de passé 200 films demeure à Hollywood.

Vivien Leigh dans "That Hamilton Woman" d'Alexandre Korda, 1941. Photo DR.

Là, il travaillera dans les années 40 en «free-lance», puis sous contrat à la 20th Century Fox, alors dans ses meilleures années. Le Museum für Gestaltung de Zurich insiste comme de juste sur cette période en braquant un coup de projecteur sur quelques productions où les costumes jouent un rôle majeur. C’est le cas de «That Hamilton Woman» (1941), où Vivien Leigh transforme lady Hamilton en sœur aînée de Scarlett O’Hara. Celui de «The Flame of New Orleans» (1941), où Marlene porte des robes blanches insensées qui la font ressembler à une gigantesque meringue chantilly. Celui aussi de «Forever Amber» (1947). Pour habiller la seule Linda Darnell, René Hubert disposait de 80 000 dollars. Environ un million et demi actuel, si l’on tient compte de l’inflation. Autant dire que le Suisse s’est déchaîné dans un XVIIe siècle revisité. Comme il l’explique dans un texte repris par un autre cartel, il faut rapprocher les modes anciennes du goût présent. Il s’agissait aussi alors de passer la censure américaine, très pointilleuse sur les décolletés.

Les uniformes de Swissair

Revenu en Europe au temps des «chasses aux sorcières» du maccarthysme, René (qui s’appelait au départ Huber sans le «t» final) a ensuite moins travaillé. Mais il a collaboré à des films avec Ingrid Bergman. Et signé un engagement chez Swissair, qui voulait des costumes d’hôtesses ne ressemblant plus à des uniformes militaires. Il y en aura trois générations, de ces habits. Il s’agit un peu là des adieux d’un homme qui aura beaucoup inventé en parallèle pour le théâtre et le music-hall. Il y a des années où l’on se demande comment il aura pu fournir autant de maquettes, avant de surveiller l’exécution des costumes eux-mêmes. Tout devait toujours se révéler prêt à temps. Et même si possible avant.

Marlene Dietrich dans "The Flame of New Orleans" de René Clair, 1941. Photo DR. Costume nominé pour un Oscar.

Hubert a pris sa retraite en Suisse. Il s’y est éteint en 1976. Sa succession, son «estate» comme diraient les Américains, est alors allé par testament à Rolf Ramsaier. L’ensemble était énorme. René avait tout gardé sauf les costumes eux-mêmes, qui appartenaient à la MGM ou à la Fox. Ceux qui sont visibles au Museum für Gestaltung constituent ainsi des emprunts, de la robe noire de Vivien Leigh en lady Hamilton à l’uniforme de Marlon Brando, promu Napoléon en 1953 pour «Désirée». Tout n’est pas clairement expliqué dans l’exposition, logée dans l’hyper moderne Toni-Areal de Zurich. Mais la Collection René Hubert est arrivée en don au musée. Il y a alors eu un intelligent partage. Ce qui concernait le design, le théâtre et le music-hall est resté au Gestaltung même. La partie cinéma s’est en revanche vue versée à la Cinémathèque suisse de Lausanne. Il existe donc là un fonds René Hubert, comme il s'y trouvait depuis longtemps un fonds Claude Autant-Lara (qui fut costumier avant de devenir réalisateur).

Un Piguet du cinéma

L’exposition, qui comporte bien sûr des extraits de films (dont un de «Lifeboat» d’Hitchcock, 1944, bien moins élégamment habillé), se révèle très agréable. Elle tient aussi du mot de remerciement. Et puis, il est bon se dire que la Suisse n’a pas fourni au monde que d’austères savants et des hôteliers cinq étoiles. René Hubert l’Alémanique peut ainsi rejoindre le Vaudois Robert Piguet, qui a tenu dans les années 1940 l’une plus grandes maisons de haute couture à Paris.

Pratique

«René Hubert, Kleider machen Stars», Museum für Gestaltung, Toni-Areal, 98, Pfingstweidstrasse, Zurich, jusqu’au 20 juin. Tél, 043 446 67 67, site www.museum-gestaltung.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le jeudi jusqu’à 20h.

René Hubert travaillait sur une robe. Années 1940. Photo DR.

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