Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Zurich présente à la Toni Areal la photographe américaine Lee Miller (1907-1977)

Elle a été mannequin, vécu avec Man Ray, été peinte par Picasso. Lee a surtout photographié les camps. Elle a fini en lady anglaise se passionnant pour la cuisine.

La photo prise dans la Londres en guerre qui fait l'affiche.

Crédits: Estate Lee Miller, Museum für Gestaltung, Zurich 2020.

Elle était belle, au temps où le physique constituait presque l’unique capital féminin. Elle avait de l’argent, ce qui peut toujours servir de passeport. Elle montrait enfin de l’ambition, la chose constituant un moteur comme un autre dans la vie. Elizabeth Miller, dite Lee Miller, occupe aujourd’hui une place d’honneur au Museum für Gestaltung de Zurich. Les visiteurs peuvent découvrir (ou retrouver) la photographe américaine à la Toni-Areal. Il s’agit là du second siège de l’institution. Je vais bientôt vous en reparler. Ce sera à propos de l’exposition parallèlement montée par le «designer» Bruno Monguzzi autour des collections d’un musée riche de 500 000 pièces. Ou même un peu plus. Quand on aime, on ne compte pas.

La rétrospective dédiée à Lee, en cette année faisant croire que tous les musées sont d’un coup devenus par miracle féministes, reste pour sa part de type classique. Elle aurait tout aussi bien pu se dérouler au Fotomuseum de Winterthour. Celui-ci vient du reste d’inclure plusieurs clichés de la dame dans son exposition dédiée au «Fotografinen» (au féminin, donc) de guerre. Il eut aussi été possible d'imaginer cette rétrospective dans un Elysée lausannois plus imaginatif, et surtout moins paresseux. Fermer ses portes plus d’un an avant son transfert fin 2021 à Plateforme10 tient selon moi du service minimal. Mais après tout, pourquoi pas le Museum für Gestaltung? Le 8e art constitue d’une certaine manière un «art appliqué».

Lancée par "Vogue"

Lee est née en 1907 à Poughkeesie, dans l’État de New York. Le lieu est avant tout connu pour son «college» de Vassar fréquenté par des filles très, très riches. Une sorte d’Eton au féminin. Son père est un industriel. Il la laissera toujours vivre sa vie. Il suffit de voir leurs tardives images ensemble dans l’exposition montée par Karin Gimmi avec l’aide de Daniel Blochwitz. Un couple complice. Lee peut ainsi étudier la scénographie à Paris avant de se faire repérer par «Vogue». Le journal lui propose de devenir mannequin. Blonde et mince, Lee possède un physique idéal pour la fin des années 1920. L’un de ses «utilisateurs» est Man Ray, avec qui elle entame vite une liaison transcontinentale. Beaucoup de choses s’apprennent au lit. La manière de régler les éclairages et de composer un cadrage photo en font apparemment partie. Lee ouvre, parallèlement à celui de Man, son premier studio à New York en 1932. Un mariage égyptien, deux ans plus tard, avec un homme d’affaires restera un interlude. A la fin des années 30, Lee pose pour Picasso et rencontre le surréaliste anglais Roland Penrose. L’homme deviendra bien plus tard (en 1947) son mari et le père de son fils. Certaines affaires prennent davantage de temps que d’autres…

Lee Miller dans la baignoire d'Adolf Hitler à Munich en 1945. La photo a beaucoup choqué à l'époque. Estate Lee Miller, Museum für Gestaltung, Zurich 2020.

C’est le conflit de 39-45 qui révèle finalement Lee à elle-même et au monde. Elle commence par faire des photos de mode dans les ruines de Londres à la manière de Cecil Beaton. Puis il lui faut de l’action. Devenue correspondante de guerre, accréditée en tant que telle par l’armée américaine, la femme dépasse avec un culot monstre les limites qui lui sont imposées. Elle se retrouve ainsi la première à la libération des camps de Dachau et de Buchenwald. Les mâchoire serrées, elle fixe l’horreur jusqu’au bout. Je vous ai déjà raconté que de telles révélations n’allaient pas dans le sens d’un monde aspirant au bon temps retrouvé en 1945. Refus polis, mais unanimes, de publication. C’est «Vogue» qui osera tout montrer entre deux séries sur la mode, d’où un puissant choc des images. Sa rédactrice en chef le considérait comme un devoir.

Alcool et dépression

La suite demeure assez mince. Devenue Lady Penrose, Lee produit encore un peu pour la presse jusqu’en 1947. Elle range ensuite définitivement ses appareils et se soucie peu de ses archives. La baroudeuse se transforme en mère, en jardinière campagnarde et surtout en cordon bleu. La cuisine, mais la vraie, celle qui vous fait passer des concours internationaux, devient la nouvelle passion d’une Lee métamorphosée. Dès le début des années 1940, les portraits d’elle nous présentent une femme prématurément vieillie. L’alcool. Les excès. La dépression. Un cliché en couleurs de 1967 montre une vieille femme méconnaissable. Lee n’a pourtant que 60 ans. Dix ans plus tard, elle meurt, oubliée, d’un cancer. Sa redécouverte tient aux publications glamour de photos réalisées pour «Vogue» (Lee étant alternativement artiste, modèle ou les deux) et bien sûr au féminisme. Plus à l’«estate», ou succession. Une manière très anglo-saxonne de faire fructifier les héritages.

Une photo de mode réalisée à Londres en 1941. La haute couture n'a jamais arrêté sous les bombes. Estate Lee Miller, Museum für Gestaltung, Zurich 2020.

L’espace imparti à cette créatrice est cloisonné par la scénographie à la manière d’un appartement. Il y a du reste des papiers peints sur certains murs. Les puristes demeureront sans doute déçus par l’absence de «vintages». Tout a été retiré sur papier baryté, ou sous forme numérique. Faute d’originaux, le visiteur (un brin floué) a un peu l’impression de feuilleter un livre. La matière s’est pour sa part vue répartie en plusieurs sections. Il y a les années 30, avec quelques images peu connues d’Egypte, réalisées au temps bref où Lee était Madame Aziz Eloui Bey. Puis vient la guerre avec des reportages ayant marqué, comme celui sur les «tondues de Rennes», accusées d’avoir entretenu des rapports sexuels avec les Allemands, et bien sûr l’ouverture des camps. Il y a là des corps empilés. Des gardiens allemands battus, à moins qu’ils ne se soient suicidés avant. Vient finalement l’assez décevante et terriblement calme après-guerre où les recettes gastronomiques (les visiteurs ont le droit d’en emporter quelques-unes sous forme de fiches!) remplacent un regard dur posé sur le monde avec un Rolleiflex ou un Leica.

Je dois cependant vous avouer une chose, face à ce long codicille d'une carrière. Je ne m’intéresse pas particulièrement à la cuisine… même anglaise! Alors...

Pratique

«Lee Miller, Une photographe entre guerre et glamour», Museum für Gestaltung, Toni Areal, 96, Pfingstrasse, jusqu’au 3 janvier. Encore visible sans doute, mais par les poils vu les menaces de fermeture. Tél. 043 446 67 67, site www.museum-gestaltung.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. Le mercredi jusqu’à 20h.

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