Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Zurich a dévoilé le nouveau rapport sur Emil G. Bührle. Il enfonce des portes ouvertes

L'étude, commencée en 2017, confirme que l'industriel a bien pu acheter ses 600 tableaux grâce au commerce des armes. Fallait-il vraiment trois ans pour en arriver là?

Emil G. Bührle en 1924. L'homme vient d'arriver d'Allemagne en Suisse.

Crédits: Archives Bührle.

Voilà ce qui s’appelle enfoncer des portes ouvertes! Zurich a rendu public mardi 17 novembre un rapport commandé par la Ville et le Canton en 2017. Il s’agit d’une nouvelle enquête sur la collection d'Emil Georg Bührle, formée entre la fin des années 1930 et la mort de l’industriel en 1956. On sait qu’un tiers de celle-ci, érigée en fondation courant 1960, doit intégrer le nouveau bâtiment du Kunsthaus en 2021. Soit environ 200 tableaux. Victime d’un braquage en 2008, cet ensemble s’est beaucoup promené en Europe ces dernières années, suscitant à chaque fois des remous médiatiques. Que ce soit à l’Hermitage de Lausanne ou au Musée Maillol de Paris, sa venue a fait ressortir des soupçons de spoliation. Bührle a vendu des armes aux nazis (comme aux Alliés, du reste) durant la Seconde Guerre mondiale…

Beaucoup d’éclaircissements avaient déjà été faits. Politiques de gauche et journalistes ont toujours voulu voir dans les emplettes du marchand de canons un cas d’école. Quelque chose de plus gênant que les agissements financiers du baron Eduard von der Heydt, le mécène du Museum Rietberg, ou les pratiques des barons Heinrich, puis Hans Heinrich Thyssen Bormenisza. A ma connaissance l’Espagne n’a jamais beaucoup faits de recherches sur la collection de ces derniers, qu’elle a pourtant fini par acheter à un prix d’amis. L’indignation reste toujours ciblée, pour ne pas dire préférentielle. Restés en Allemagne, contrairement à Bührle installé en Suisse, les Thyssen ont pourtant financé l’accès d’Adolf Hitler au pouvoir. Mais il ne faut pas trop le dire. Leurs tableaux, par ailleurs admirables, sont du coup devenus blancs comme neige.

Dissensions dans le comité

Que dit l’actuel rapport, constitué par une équipe dirigée par Matthieu Leimgruber? Que Bührle a vertigineusement accru sa fortune pendant la guerre. On le savait déjà. Cela dit, elle n’aurait pas réellement centuplé, comme le veut l’antienne, puisqu’elle aurait alors passé de 8 à 162 millions. L’homme était un «opportuniste impitoyable». Voilà qui ne constitue pas un «scoop» non plus. Pour le reste, ce sont toujours les mêmes histoires qui ressortent. Certains voient là une volontaire limitation des dégâts. Un membre de la commission d’enquête (Erich Keller) a du reste démissionné, craignant pour sa liberté d’investigation. La WOZ (ou Wochenzeitung) a par ailleurs accusé le 20 août dernier (avant même sa publication) le rapport d’avoir été manipulé. Mais vous savez comment sont les journalistes. Il leur faut du sensationnel et il ne leur viendrait pas à l’idée que les Médicis collectionneurs ou Louis XIV aient parfois pu se montrer sans scrupules.

La maire de Zurich Corine Mauch s’est déclarée satisfaite de ce texte n’apprenant rien à personne. Il faut dire qu’il a dû coûter fort cher. La collection entrera en gloire dans le bâtiment de David Chipperfield fin 2021. Et il sera amusant de voir le 29 novembre prochain si les Suisses acceptent ou non l’initiative «Pour une interdiction du financement des producteurs de matériel de guerre», qui aurait selon les sondages du plomb dans l’aile (notez qu’avec les armes ce serait normal!) S’ils la refusent, on peut se dire qu’il serait paradoxal d’en vouloir à Emil Georg Bührle…

P.S. J’ai adoré le titre de la version télétexte de la radio suisse. «Une étude confirme qu’Emil Bührle a créé sa collection grâce aux armes». Quelle ingénuité!

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