Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

YVERDON/Le Centre d'Art contemporain propose Franziska Furter

Crédits: Centre d'Art contemporain d'Yverdon-les-Bains

S'il y a une chose qui frappe, dans l'exposition de Franziska Furter au Centre d'art contemporain d'Yverdon-les-Bains (CACY de son petit nom), c'est bien son caractère graphique. Normal! Karine Tissot, qui dirige le jeune institution, se passionne pour le dessin sous sa forme la plus large. C'est pour elle une ligne tracée dans l'espace, quel qu'il soit. On se souvient de son exposition montée en «pool» avec le Palazzo de Liestal, «Trait Papier». Elle a eu lieu d'août à octobre 2013. Il y a aussi eu depuis à Yverdon des dessins sans le moindre papier. Je me rappelle ainsi une installation faite de bornes pour vélos toutes tordues. Avec un peu d'imagination, oui, il s'agissait là d'un dess(e)in.

«Je m'intéresse depuis longtemps au travail de Franziska Furter, une Bâloise de 45 ans installée à Berlin, qui constitue aujourd'hui «the place to be», explique Karine dans le rez-de-chaussée de l'Hôtel de Ville servant d'espace au CACY. «Il me touche beaucoup.» Franziska a commencé par œuvrer de manière classique. «Elle produisait de grands paysages narratifs, où l'on retrouvait des lac, des bois et des cieux.» L'artiste a ensuite viré, comme d'autres, à l'abstraction. «Toute fiction n'a cependant pas disparu. Elle se retrouve aujourd'hui dans des matériaux du quotidien détournés de leur fonction normale pour lui servir de moyen d'expression.» Il y a ainsi de la canne de verre normalement utilisée pour créer des perles. Des pailles à boire. De petit fanions noirs aussi, que Franziska Furter découpe dans des feuilles de plastique.

Une exposition créée sur place

«Il va de soi que l'exposition a été créée pour nous», précise Karine Tissot. «Le lieu est très particulier, avec ses voûtes aux nervures jaunes en pierre de Hauterive. Nous sommes dans une grande maison du XVIIIe siècle. Il s'agit à chaque fois, quand je confie le CACY à un artiste, de répondre de manière contemporaine à un lieu historique.» La Bâloise, qui succède à Bernard Voïta, Karim Noureldin ou Elisabeth Llach, a été trois semaines en résidence. Elle a créé une partie des œuvres sur place, qu'elles soient présentées ici ou, comme «Mojo», suspendue très haut sous un immense cèdre près du Théâtre Benno Besson. Un bâtiment qui vient de se voir restauré, retrouvant du coup sa couleur rose qui souligne son aspect de pâtisserie 1900. Allez voir ça! 

«Bien des pièces semblent ainsi flotter», poursuit Karine. Effectivement! C'est le cas de «Liquid Days», fait de pailles à boires où passent des fils invisibles, qui donne son titre à l'exposition. On dirait un nuage blanc tournant autour d'une colonne. «Cette installation extrêmement fragile a été conçue ad hoc. Elle ne survivra pas à la manifestation.» Plus solide, du moins en apparence, «Rift» se compose d'une guirlande de fanions noirs, «et donc dépouillés de toute signification.» Là aussi, des filins invisibles la maintiennent au plafond, ce qui crée une impression de lévitation.

Fusain classique 

Le dessin «classique» n'est pas oublié dans cette présentation voulue très aérée, avec donc très peu de choses. «J'ai voulu montrer à quel point le vide se révèle important pour Franziska Furter. Pour elle, il ne s'agit pas d'une absence. D'une inutilité. Ce n'est pas une puissance inerte, mais un ensemble de flux invisibles.» Le vide sépare moins qu'il unit. Il fait transition. La Suissesse vient du reste d'accomplir un séjour en résidence au Japon, patrie à la fois du kitsch total et du dépouillement complet. Elle en a ramené l'idée de très grands dessins, aléatoires. De l'encre se voit répandue sur de l'eau. L'artiste trempe une feuille d'un beau papier bien épais, en créant un cercle qui se retrouvera noirci. C'est parfois réussi, souvent raté. Il faut reconnaître les échecs. 

La petite salle presque fermée du fond, la plus difficile à aménager, demeure presque vide. Le sol est tendu d'une moquette noire. «Un monochrome». Ce tapis est posé sur des plaques que verres, qui émettent des crissements en se brisant sous les pieds des visiteurs. «Nous le changeons de temps en temps.» Il y a là un immense fusain, abstrait, qui prouve la virtuosité de Franziska. Elle joue des réserves blanches, alors que ce type de crayon, poudreux, a tendance à tacher. C'est presque tout. Et sans couleurs, comme presque tout le reste. Il y en a juste sous le cèdre, et face à la porte d'entrée. Des cercles posés par terre contre le mur. «Les rares fois où Franziska passe aux tonalités fortes, elle aime ce qui est bariolé.»

Pratique 

«Liquid Days, Franziska Furter», Centre d'Art contemporain, place Pestalozzi, Yverdon-les-Bains, jusqu'au 2 avril. Tél. 024 423 63 80, site www.centre-art-yverdon.ch Ouvert du mercredi au dimanche de 12h à 18h.

Photo (Centre d'Art contemporain d'Yverdon-les-Bains): "Bourdon", 2010. Une pièce en nylon qui donne une impression de vibration d'insecte.

Prochaine chronique le jeudi 9 mars. La Queen's Gallery, à Buckingham, propose "Portrait de l'artiste". C'est très bien.

 

 

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