Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

YVERDON/La Maison d'Ailleurs développe le "Corps-concept" du futur

Crédits: Beb-deum/Maison d'Ailleurs, Yverdon-les-Bains

La Maison d'Ailleurs d'Yverdon a quitté le Japon et la manga. La nouvelle affiche n'a plus rien de bariolé. Elle s'offre juste une touche de couleur rose chair. Une chair quelque peu maltraitée, soit dit entre nous. Deux doigts de la main montrée se révèlent artificiels. Il s'agit de prothèses. Nous nous trouvons désormais dans le «Corps-concept». Une utopie de moins en moins futuriste. Les limitations à la condition humaine sont perçues comme intolérables à certains. Leur volonté de dépassement est en train de créer tout un marché, financièrement juteux. La présence ici de l'EPFL le montre bien. «Il ne faut jamais oublier que le posthumain participe du libéralisme économique», rappelle Marc Atallah, en charge de l'institution et commissaire de l'exposition. «Après avoir consommé, et du coup consumé le monde, le capitalisme s'attaque à l'homme vu à la fois comme consommateur et comme marchandise.» 

Fortement critique, le parcours commence par situer le propos. «Nous avons suivi les articles d'une déclaration d'intentions, rédigée en 1999.» Illustrée par des photos du Vaudois Matthieu Gafsou, la première salle présente le monde (trop?) parfait du posthumanisme. Un mouvement voulu progressif qui se barde, comme il se doit, de références. C'est Aristote par-ci et Pic de la Mirandole par-là. Le postulat de base reste pourtant simple. L'homme (et la femme) est imparfait. Il semble du coup possible, ou mieux encore souhaitable, de l'améliorer. Au delà d'une «science bling bling», il se voit donc question dès le départ de numérique, de stimulation médullaire, d'exosquelettes et autres implants ou prothèses. Nous allons bien au-delà de la banale chirurgie esthétique. «J'aime bien l'idée ici montrée de l'ambiguïté existant entre le réparé et l'augmenté.» Une image retenue illustre ce que la chose peut engendrer de souffrances. Une existence assistée au-delà d'un certain point reste-t-elle encore une vie digne de ce nom?

Figurines devant le miroir

Après cette mise en bouche au rez-de-chaussée, l'exposition part dans diverses directions, utilisant pour ce faire les riches collections du musée («nous avons par exemple plus de 20 000 jouets»). Le corps se voit peu à peu revu, et ce sous tous ses aspects. Il y a le physique, bien sûr, mais aussi le psychique, l'émotionnel et, à l'extrême, la disparition de l'enveloppe charnelle jugée périssable, limitatrice, et finalement inutile. «Quelques films récents, qui restent de la fiction, nous montrent nos semblables se transformant en flux numériques. Il n'ont plus ni localisation, ni durée. Ce sont des esprits se déplaçant sous forme de logiciels.» Notons qui si certains espèrent pour demain cette immatérialité, d'autres n'apprécient encore selon moi aujourd'hui avant tout, dans leur passage sur Terre, le charnel: manger, boire et copuler... 

Le premier étage présente dans des vitrines, à l'aide de figurines placées devant des miroirs, des humains «augmentés». Il y a la version apparemment naturelle, comme le culturisme prôné dans les années 1990. «Mais il ne faut pas oublier les stéroïdes.» Il y a également les figures «bioniques», en vogue dans les feuilletons de la même époque. «Elles possèdent des pouvoirs les distinguant des autres.» On pénètre avec elles dans l'univers du corps-machine. «Tout ce qui est défectueux peut se voir remplacé. Il n'existe plus aucun dysfonctionnement.» Nous voici loin du vulgaire squelette, présenté deux salles plus tôt. Là, il s'agissait encore bien d'ossements humains, avec lesquels le visiteur pouvait jouer. Une image, sur le mur, reproduisait ses mouvements en lui montrant «cette charpente qu'il ne voit jamais, sauf grave accident.»

Avec Beb-deum 

Le psychique demeure par définition moins spectaculaire. Moins extravagant. Il participe de l'insidieux. La consommation compulsive de certains médicaments échappe cependant parfois à l'entendement. «Il ne faut cependant pas oublier qu'un des produits les plus vendus aux Etats-Unis est le Prozac, qui modifie la perception face au monde. Et jusqu'à quel point les étudiants se dopant avant leurs examens ne veulent-ils par acquérir, face à leurs professeurs et aux autres élèves, de super-pouvoirs?» La concentration extrême, le travail sans épuisement, la mémorisation sans effort font autant partie de le refus de la mort du posthumain. 

Si «Pop art, mon amour», l'exposition sur le Japon, faisait la part belle aux affiches de Tadanori Yokoo, «Corps concept» réserve une immense salle à Beb-deum (alias Bernard Demey). Le Français travaille sur l'hybridation des corps à partir de trois modèles, ou modules, de femmes noire, asiatique et blanche. «Il produit des corps métissés et du coup mondialisés. Ils perdent leur identité pour devenirs si indistincts qu'ils finissent en logos sur des produits à consommer n'importe où sur Terre.» Beb-deum brasse les signes. Mélange les origines. Brouille les pistes. Son installation à Yverdon donne un vertige d'autant plus accentué que les personnes représentées ne peuvent prétendre à aucune réalité physique. «Il y a là une forte part d'érotisme, mais nous avons décidé de ne pas la censurer. Un vade-mecum est donné aux parents de jeunes visiteurs.»

L'âge de l'homme-machine 

Après d'autres expériences artistiques analogues, menées notamment par des élèves de l'ECAL sous la direction de Natacha Lesueur, le public accède enfin, au delà d'un petit pont de verre, à la Bibliothèque Jules-Verne. Retour vers le futur antérieur. Il y a là des «pulps» anciens, attestant l'ancienneté du rêve posthumain, plus des gravures du Lausannois Jean-Pierre Kaiser (1915-2001). Le visiteur y voit, dans ce qui restait alors une pure utopie, des hommes machines. L'ordinateur ne régnait pas encore. «Tout a bien changé», explique Marc Atallah. «Les quatre bases actuelles, qui se divisent par la suite avec d'innombrables embranchements, sont maintenant le bio-tech, le nano-tech, l'informatique et le cognitif.» 

Tandis que le chemin mène à la sortie, de multiples questions se posent, comme pour d'autres expositions de la Maison d'Ailleurs, d'ailleurs. Pour qui ce «Corps Concept»? N'accentue-t-il pas un monde déjà socialement à deux, trois, voire quatre vitesses? Quelle est sa probabilité généralisée, alors que nous vivons dans un monde semblant en train de se clochardiser? L'utopie ne constitue-t-elle pas fatalement une folie? Grosse interrrogation...

Pratique 

«Corps-concept», Maison d'Ailleurs, 14, place Pestalozzi, Yverdon-les-Bains, jusqu'au 19 novembre. Tél. 024 425 64 38, site www.ailleurs.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. L'exposition est accompagnée par un petit livre de Marc Attalah et Frédéric Jaccaud, «Le posthumain». «Nous avons essayé de rester aussi simples et clairs que possible.»

Photo (Beb-deum/Maison d'Ailleurs, Yverdon-les-Bains): Deux des figures hybridées de Beb-deum.

Prochaine chronique le lundi 29 mai. Petit tour à Bex & Arts, qui ouvre tout soudain.

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