Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

YVERDON/"Je suis ton père", ou "Star Wars" à la Maison d'Ailleurs

Crédits: Jody Harvey/Maison d'Ailleurs, Yverdon 2017

«Je suis parti de l'idée émise par un philosophe selon laquelle les grands mythes classiques n'ont plus aujourd'hui leur place dans le monde moderne.» Marc Atallah commence ainsi sa présentation de «Je suis ton père» à la Maison d'Ailleurs d'Yverdon. Suit, comme d'habitude avec lui, un flux ou plutôt un flot de paroles. La visite de la nouvelle exposition du musée de la science-fiction, de l'utopie et des voyages extraordinaires va durer deux heures. Notez qu'il faut bien ça! Comme à l'accoutumée, le parcours se révélera riche, surprenant et dépaysant pour qui (comme moi) n'est pas habitué à ces trois domaines. Le fil rouge se révèle pourtant cette fois inter-générationnel. En mai 1977 sortait le premier épisode de «Star Wars», qui s'appelait alors «La guerre des étoiles» en français. En décembre 2017, au moment où je rencontre Marc Atallah, va se voir distribué en salles le dernier épisode en date de la saga. Numéro 8. On sait depuis que «Les derniers Jedi» a battu des records d'encaisse (plus d'un milliard de dollars), sans pour autant convaincre de nombreux fans de la série.

Peut-on encore parler de série, comme pour tout film hollywoodien prolongé par des «sequels» exploitant le succès? Non. C'est là qu'on en revient à Jean-François Lyotard et à sa déperdition des mythes classiques (1). «Certaines fictions contemporaines, mieux adaptées à un monde en rapide mutation, finissent par les remplacer.» «Stars Wars» en fait partie. Marc Atallah m'apprendra que l'univers créé par Georges Lucas, reprenant lui-même les séries TV et les BD de son enfance, avait même fini par engendrer une croyance, le jedisme. «Elle est surtout répandue en Angleterre, où cette confession se situe en troisième position derrière le christianisme et l'islam.» Le jedisme reprend avant tout des préceptes moraux des films distillés sur quatre décennies. «On pourrait parler d'hyper-religion, non révélée, dont les adeptes respectent le cadre sans avoir à se conformer aux préceptes fixés par un texte.» Soyons justes. Le tout se situe à la limite du sérieux. Cela dit, «Je suis ton père», secret divulgué au héros par le méchant Dark Vador dans l'épisode V, va finalement assez bien avec «Au nom du Père», voire même «Notre Père»...

Dans les gènes du musée 

Avec ses conflits inter-galactiques, sa création d'un «Monde en expansion» (pour reprendre le titre du petit livre d'Alain Boillat, publié par la Maison d'Ailleurs dès 2014) et la prolifération des voyages irréels que cela suppose, «Star Wars» se situait «dans les gènes de l'institution», comme le rappelle Marc Atallah. «Il s'agissait cependant d'imaginer une exposition qui ne soit ni promotionnelle, ni l’œuvre de fans inconditionnels.» Une réflexion s'imposait donc, avec ce qu'elle implique de recul. Il s'agissait ensuite de lui donner une forme physique. La chose ne se révèle pas si simple à la Maison d'Ailleurs. Le bâtiment, qu'une passerelle aérienne relie à l'Espace Jules-Verne, possède une structure rigide. C'est du reste étonnant de voir comment l'équipe du musée sait s'y adapter. Le lieu se renouvelle à chaque fois, même si le visiteur reconnaît toutes les étapes d'un parcours obligé sur quatre étages. 

«Nous sommes partis d'artistes inspirés par «Star Wars», dont ils prolongent les idées en gardant chacun leur personnalité.» Il y a bien sûr au long de l'itinéraire des produits dérivés, dont quelques statuettes de luxe de protagonistes, «tirées à un nombre limités d'exemplaires et vendues en conséquence.» Ces créateurs, tant Européens qu'Américains, sont treize, comme pour la Sainte Cène. Leurs imaginations semblent pour le moins diverses. Les médias choisis aussi. Difficile de trouver des éléments communs, à part la source de base, entre les masques créés de manière virtuelle par Anthony Knapik-Bridenne, un Français de 40 ans visualisant ainsi des divinités cachées, et les papiers découpés et pliés de la Pennsylvanienne Jodi Harvey. Ces derniers sortent comme des «pop-up» de livres imprimés sur un bon vieux papier traditionnel. Notez qu’on parle aussi beaucoup de «pop up» en informatique, où il se révèlent moins séduisants...

Plutôt sérieux 

Même s'il se trouve un peu d'humour dans «Star Wars», le sérieux domine ici nettement. Il se retrouve dans les photos numérisées créées par Cédric Delsaux ou Benoît Lapray. Il apparaît en creux dans les meubles et objets que propose le collectif Superlife, basé dans une ancienne forge d'Yverdon. Il éclate avec les sculptures réalisées par l'Américain du Michigan Gabriel Dishaw à partir de matériaux de récupération. Un travail particulièrement méticuleux et soigné renvoyant non seulement à «Star Wars», mais à la statuaire africaine classique ou aux armures japonaises. Il y a néanmoins de l'ironie dans les images créées par Kyle Hagey. Les robots de la série s'y prélassent dans une nature de cartes postales avec plein de petites fleurs bien kitsch partout. The Sucklord (au nom évocateur) détourne enfin des éléments franchisés bas de gamme pour leur faire dire en riant tout autre chose que ces films finalement très prudes. «Il profite de cette base bien connue du public pour véhiculer un message activiste en faveur des minorités sexuelles.» 

Il ne reste plus ensuite au visiteur qu'à passer non pas sur l'autre rive, mais dans l'espace Jules-Verne. Un lieu préservé, à la connotation vieillotte. Il y a là des dessins de fans (enfin!), mais aussi des œuvres répondant à une autre esthétique. Le visiteur trouve à côté de pièces du Belge Stéphane Halleux des sculptures du Zurichois Dan Aetherman. Elles renvoient à l'avenir tel que l'imaginait le dix-neuvième siècle. Une sorte de futur antérieur. Quelque chose de rassurant, puisque ce n'est pas arrivé. L’œuvre la plus emblématique de «Je suis ton père» reste cependant pour Marc Atallah celle de Travis Durden au rez-de-chaussée. Elle résume le concept. «Celui qui se cache sous ce pseudonyme a choisi des sculptures de marbre au Louvre, dont il a hybridé les photos avec des éléments plastiques provenant de «Star Wars». Des mythes antiques se voient ainsi revêtus d'habits modernes, pour ne pas dire futuristes. Un mythe se substitue à un autre.» En plus, le résultat est ici magnifique. Là, c'est moi qui parle. Plus Marc Atallah.

Pratique

«Je suis ton père», Maison d'Ailleurs, 4, place Pestalozzi, Yverdon-les-Bains, jusqu'au 14 octobre. Tél. 024 425 64 38, site www.aileurs.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

Photo (Jodi Harvey/Maison d'Ailleurs, Yverdon 2017): Les véhicules de "Star Wars" traduits en sculptures de papier.

Prochaine chronique le mardi 23 janvier. Y a-t-il trop d'expositions?

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