Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

YVERDON/"From Here to Ear". La volière de Céleste Boursier Mougenot

Crédits: Galerie Xippas

Le public pénètre dans le lieu avec mille précautions, après avoir soulevé le double rideau de chaînettes en métal. Jamais plus de quinze personnes à la fois, ce qui n'a ici rien de grave. Nous ne sommes pas à la Biennale de Venise, où l'artiste représentait du reste la France en 2015, mais au CACY. Autrement dit le Centre d'art contemporain d'Yverdon. C'est à sa demande que Céleste Boursier Mougenot a installé ici sa volière. A l'intérieur, 88 diamants mandarins s'ébattent. Il s'agit là de pinsons, ces oiseaux que le populaire dit forcément joyeux. Les minuscules volatiles piquent et se posent sur 15 guitares électriques, créant ainsi une musique hautement aléatoire. 

«C'est la vingt-deuxième fois que Céleste recrée cette pièce, qui a tourné dans le monde entier», explique Karine Tissot, la directrice du CACY. «Nous avons lui avons lancé une double invitation, mais il semblait clair qu'il y aurait une seule création.» Céleste, qui est comme j'ai oublié de le dire un homme (comme le Camerounais Pascale Marthine Tayou) se retrouve donc parallèlement l'hôte de Vercorin. La station valaisanne, ou plutôt R & Art, lui a confié par le biais de Karine un projet pour 2017. «Il a choisi d'habiller de couleurs les vitres des cabines du téléphérique. Les utilisateurs accomplissent le trajet derrière un filtre rouge ou vert. L'arrivée constitue pour eux une sorte d'éblouissement.» Simple, mais apparemment efficace.

Un musicien de formation 

Les oiseaux, pas toujours les mêmes spécimens bien sûr, suivent donc la trajectoire de l'artiste, né à Nice en 1961 (1). L'homme est à la base musicien. Il a longtemps travaillé avec une autre Niçois, Pascal Rambert. Un monsieur multimédias, ce dernier, vu qu'il se veut à la fois écrivain, metteur en scène, chorégraphe et cinéaste. Cette collaboration se situe entre 1985 et 1994. Puis Céleste a donné une apparence physique à ses idées. Et ça a marché, du moins sur le plan matériel! Il est peu à peu devenu un artiste français officiel. Exposé partout, de Montréal à Milan en passant par Houston. Avec un écho commercial. Ses pièces les plus vendables se voient proposés aussi bien par la multinationale Xippas (qui possède deux espaces à Genève) que par la New-yorkaise Paula Cooper. Une dame qui compte (à tous les sens du terme) sur le marché de l'art. 

«Pour «From here to Ear», Céleste utilise des pinsons originaires d'Australie. Il y a près de deux siècles que ceux-ci sont devenus des animaux domestiques, vivant en captivité et incapables de se débrouiller à l'air libre», explique Karine Tissot. Une assertion que dément Céleste, qui est un petit bonhomme tout mince. «Pas sûr! Il suffit d'imaginer la même chose que pour les perruches.» On sait que ces dernières, à nouveau ensauvagées, hantent aujourd'hui le ciel de certaines villes japonaises. «Il y a maintenant aussi des essaims de perruches évadées dans un stade bien chauffé de New York.» Céleste tient aux diamants, dociles, grégaires et musiciens. «J'ai essayé un jour par défaut une autre espèce. Le résultat n'a pas été aussi bon.»

Un oiseleur trouvé en Valais 

Dans chaque pays, il lui faut bien sûr se mettre d'accord avec un éleveur. Pour la Suisse, Céleste a ainsi travaillé avec Filipe Oliveira, un ancien magasinier portugais, qui a créé par vocation une oisellerie en Valais, où il est installé depuis trente-cinq ans. Filipe lui a fourni les 88 diamants («le nombre est calculé en fonction de la place disponible dans le lieu d'exposition»). Quarante-quatre mâles au bec rouge entouré de plumes noires et blanches et 44 femelles blanches. Il faut la parité. C'est l'oiseleur qui capturera les oiseaux, dont la présence au CACY a bien sûr été approuvée par le vétérinaire cantonal, à la fin de ce qu'il faut bien appeler une exposition. «Il faut aussi assurer une intendance», reprend Karine Tissot. «L'espace est nettoyé tous les matins avant l'ouverture au public.» 

Il ne reste plus qu'à entrer. Il y a bien les guitares, posées sur des trépieds. Afin d'être sûr que les bestioles s'y perchent, les tringles supportant les projecteurs ont été cloutées. Disposées en grappes, des niches pendent du plafond. Par terre, des cymbales sont devenues des mangeoires et des abreuvoirs. Certaines se révèlent pleines de grains. D'autres d'eau. Il faut aux humains se montrer discret, tout en arpentant des cheminements. Interdit de photographier. «C'est agressif et cela risquerait de perturber les oiseaux.» Les visiteurs se contentent d'un court passage ou ils se prennent au jeu. Car ça fonctionne! En vols groupés, comme des avions militaires, les diamants parcourent la grande salle, à la forme bien particulière. «Cette ancienne grenette de l'hôtel de ville, aux grandes voûtes de pierre, constitue l'espace le plus proche d'une volière traditionnelle qui aura abrité «From Here to Ear», affirme Karine Tissot.

Des pianos et des arbres 

Il y a donc des sons, surgis un peu abruptement. Les pinsons, qui ont bénéficié d'un temps d'adaptation, n'ont pas l'air surpris. Ils posent leurs pattes sur les cordes, repartent et entament à l'occasion une traversée du CACY en évitant au passage les visiteurs. Ceux-ci savent par ailleurs à quoi s'attendre. Une vidéo, dans le hall de l'hôtel de ville, leurs montre par ailleurs d'autre pièces de Céleste. Aux Abattoirs de Toulouse, en 2014, des pianos à queue entamaient une danse. A la Biennale de Venise, l'année suivante, des arbres bougeaient au pavillon français. Du moins de temps en temps. Quand je les avais vu, ils restaient immobiles. Ainsi que la plupart des arbres, d'ailleurs... 

(1) Comme toujours avec l'art contemporain, le dossier de presse se limite à une interminable liste d'expositions. Toute idée de biographie y a aujourd'hui disparu.

Pratique 

«From Here to Ear, V.22», Centre d'art contemporain, place Pestalozzi, Yverdon-les-Bains, jusqu'au 5 novembre. L'entrée est pour une fois payante, 5 francs. Tél. 024 423 63 80, site www.centre-art-yverdon.ch Ouvert du mercredi au dimanche de 12h à 18h, dès le 28 octobre jusqu'à 17h seulement. «Temps suspendu», à Vercorin, dure jusqu'au 24 septembre. Site www.r-art.ch pour les détails.

Photo (Galerie Xippas): Des diamants mandarins posés sur l'une des guitares électriques.

Prochaine chronique le jeudi 10 août. Alexandre Friederich publie son "Triptyque de la peur". Tout commence avec l'art préhistorique...

 

 

 

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