Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Suisse Yann Mingard parle de l'anthropocène à l'Elysée

Le Suisse propose peu d'images avec "Tant de choses planent dans l'air, d'où notre vertige". Sa réflexion tourne autour de huit thèmes, liés par la force des choses.

Le glacier d'Aletsch autour duquel tourne deux des thèmes abordés.

Crédits: Yann Mingard, Musée de l'Elysée, Lausanne 2019.

Ouille! Aïe! Ho-ho! Alors que le mercure estival monte, comme le veut en plus le réchauffement terrestre, l'Elysée propose à Lausanne une exposition à même de faire bouillonner les cervelles. Sur deux étages, Yann Mingard présente «Tant de choses planent dans l'air, d'où notre vertige». L'image n'y joue qu'un rôle secondaire, voir épisodique. Il y a beaucoup à lire, le journal d'accompagnement à la main. Pas mal à entendre aussi, un casque sur les oreilles. Il s'agit bel et bien d'assimiler un discours. Et pas n'importe lequel! Le Suisse va nous parler de l'anthropocène, un mot devenu très à la mode. Je rappelle qu'il désigne l'impact des actions humaines sur le système écologique de la Planète. Une chose allant bien au-delà d'un degré de plus ou de moins. Elle comprend l'extinction des espèces comme l'utilisation des énergies fossiles.

Il y a quelques années, le jardinier devenu photographe et enfin scientifique proposait «Repaires», puis «Deposit». On y trouvait déjà le découpage en chapitres caractérisant la présentation actuelle, au titre kilométrique. Proposant cette fois un projet mené à terme entre 2015 et 2018, Mingard peut librement juxtaposer des éléments de réflexion, les associant à sa guise pour obtenir des amalgames. Le chapitre ne constitue normalement pas un flux continu. Il y a en principe des pages blanches autour. Au visiteur de compléter les informations données, qui se sauraient de plus se révéler complètes. La mécanique planétaire décortiquée par le Suisse se révèle par essence trop complexe. Tout finit cependant par se retrouver connecté. Comme il y existé un ordre du monde, il y a aujourd'hui un désordre terrestre. Toucher à l'une de ses composantes amène à en étudier une autre. C'est le fameux fil qui, une fois tiré, finit par détricoter le vêtement. D'où le choix de huit histoires, ce qui fait déjà beaucoup.

"Accélérations"

Il faut dire qu'Yann Mingard intervient en toute conscience au moment où les choses se précipitent. Tout un mur avec des graphiques en jaune, au sous-sol, nous parle de ces «accélérations». Elle vont des émissions de gaz à la déforestation, en passant par le nombre des véhicules. Presque plates jusque vers 1750, les courbes prennent des allures d'encéphalogrammes en folie depuis 1950. Elles atteignent parfois aujourd'hui la verticale. L'ère industrielle a commencé doucement. Puis il y a eu un premier coup d'accélérateur. Je m'étonne du reste que peu de gens notent que la fin du «petit âge glaciaire», apparu vers 1330, se termine autour de 1860. Au moment où les usines commencent à cracher en Occident leurs fumées toxiques. La machine s'est alors mise en marche. Au propre comme au figuré. Elle va rapidement s'emballer...

Ruines antiques, fossiles et animaux empaillés. Photo Yann Mingard, Musée de l'Elysée, Lausanne 2019.

Un seul phénomène se voit presque laissé de côté, dans ces mises en chiffres formant autant de mises en accusation. C'est l'augmentation de la population. On parlait volontiers de surpopulation vers 1970. C'est aujourd'hui devenu interdit, afin de ne pas culpabiliser les pays pauvres. Le nombre de Terriens n'en a pas moins doublé depuis cette date. Je viens de lire que le chiffre de 10 milliards serait dépassé peu après 2050, alors que nous restions un petit milliard en 1900. Vous ne me ferez jamais croire que la chose puisse rester sans incidences sur les ressources de la Planète. N'empêche que cette courbe figure en tout petit dans les fameux tableaux du sous-sol.

Un "crash" laissé secret

Qu'a retenu alors Yann Mingard pour les huit points de son octogone? Des histoires diverses. Tout commence avec un «crash» atomique de 1968, longtemps maintenu secret, au Groenland. Le parcours continue avec une série de ciels, pris d'un côté dans la peinture anglaise du XIXe et de l'autre sur Internet avec la pollution en Chine. Les carottes glaciaires accompagnent comme de juste les prières des gens d'Aletsch (1) qui, après avoir longtemps craint l'expansion du glacier, s'alarment aujourd'hui de sa disparition. Sa fonte a d'ailleurs créé une inquiétante fissure. Une vente aux enchères de vestiges d'espèces disparues, comme les dinosaures, se voit passée au crible. Au même moment, des savants espèrent ressusciter à grand coups d'ADN le mammouth laineux. L'extinction est-elle donc réversible? Et, puisqu'il faut une fin, mais lente, tout se termine avec l'érosion.

Yann Mingard à l'Elysée. Photo Keystone.

Yann Mingard tente de présenter ces catastrophes sans catastrophisme. Une tendance lourde, accélérée par les médias, veut aujourd'hui des apocalypses. Devenu trop nombreux, l'homme irait paradoxalement vers sa proche disparition. Ce discours ultra-négatif constitue une excuse pour ne rien faire. Pour Gary Petterson, qu'aime citer le photographe (mais reste-t-il en fait photographe?), «l'effondrement est l'ombre de la résilience, ainsi l'effondrement est une étude indirecte de ce qui rend un système résilient. Nous sommes condamnés à réussir.» Reste encore à savoir comment.

Pour convaincus

Il n'empêche qu'il s'agit là d'une exposition intellectuelle, cérébrale même, s'adressant du coup à des convaincus. Or ce sont les autres, dont le QI menace de baisser à force de plus réfléchir, puisque la machine le fait pour eux, qu'il faut persuader. Mais s'agit-il au fait d'une exposition? C'est la question que je me suis posée au sortir de l'Elysée. La partie visuelle se résume à quelques images. Le propos tient davantage du livre, qui existe par ailleurs. Une autre interrogation m'a taraudé. Pourquoi l'Elysée? «Tant de choses planent dans l'air, d'où notre vertige» pourrait se dérouler n'importe où ailleurs. Un peu à la dérive, le musée sort ici résolument du 8e art. On me dira que nous sommes à l'ère de la transversalité. Tout à côté de n'importe quoi. Il est possible d'y voir aussi un passage générationnel. Le besoin d'attirer des nouveaux publics, les anciens fondant au même rythme que le glacier d'Aletsch. Mais pour conserver sa crédibilité, ne faut-il pas garder une spécificité? Sinon pourquoi un Elysée à Plateforme10, dont les collections à déménager font en parallèle l'objet d'une autre exposition sous les combles?

(1) Dans les Alpes savoyardes, l'Eglise est allée, au XVIIe siècle, jusqu'à exorciser un glacier en expansion. J'ai lu cela quelque part il y a longtemps.

Pratique

«Tant de choses planent dans l'air, d'où notre vertige», Musée de l'Elysée, 18,avenue de l'Elysée, Lausanne, jusqu'au 25 août. Tél. 021 316 99 62, site www.elysee.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

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