Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le peintre Yan Pei-Ming se retrouve au Musée Unterlinden de Colmar avec "Au nom du père"

L'artiste favori des institutions françaises propose là 50 tableaux monochromes et des dessins. Ils couvrent l'ensemble de sa carrière depuis les années 1980.

L'artiste entre deux de ses toiles à Colmar.

Crédits: Sébastien Bonzon, AFP.

Il est partout cet été. En tout cas, là où il faut. Français d’adoption, et en plus adopté par les Français, Yan Pei-Ming se retrouve au Palais des Papes en Avignon. Un endroit où il vaut mieux pratiquer la peinture en grand. Il occupe aussi le Musée Unterlinden de Colmar, l’un des plus visités de province grâce aux cars allemands. C’est là que l’artiste présente «Au nom du père». Le sien. L’exposition réglée par Frédérique Goerig-Hergott, conservatrice en chef, fait en effet partie de celles que le plasticien chinois consacre aux membres de sa famille et à lui-même. Les visiteurs retrouveront ainsi l’auteur pris entre papa et maman. Maman formait déjà le centre de la rétrospective accordée par le Musée des beaux-arts de Dijon à Yan Pei-Ming pour sa réouverture totale après travaux en 2019. La manifestation s’intitulait alors «L’homme qui pleure».

Vous connaissez sans doute l’artiste, né à Shanghai en 1960. Il était l’enfant d’une famille nombreuse, ouvrière et pauvre. L’égalité réelle ne se révélait pas totale au temps de Mao, dont Yan enfant puis adolescent a dû subir une «révolution culturelle» faisant alors l’admiration de la gauche européenne. Tout le monde vivait ainsi chez lui dans une seule pièce. Le bambin manifeste très tôt des velléités artistiques. La mère va alors se saigner aux quatre veines pour qu’il puisse disposer d’un peu de matériel. Le débutant se fait plus tard embrigader pour exécuter de grandes «tartines» exaltant les vertus du «Grand Timonier Mao». Une peinture de propagande comme on en produit encore en Corée du Nord. Puis il réussit à émigrer. Direction Paris.

Installé à Dijon

Là, l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts refuse sa candidature. Une bourde de plus pour une institution allant souvent à la dérive. Yan va du coup postuler à Dijon, qui l’accepte. L’élève suit les cours et travaille, tout en vivant de petits boulots. La légende veut qu’il ait été un temps pizzaiolo. Suit un perfectionnement à Paris, mais à l’Institut des hautes études plastiques. La chose lui permet de devenir en 1993 pensionnaire à la Villa Médicis de Rome. Les choses s’enchaînent ensuite, surtout après le coup de pouce donné par la Biennale de Venise de 2003. L’homme expose beaucoup, de préférence dans des lieux institutionnels (1). Il doit ainsi bien rester le seul créateur vivant à avoir été montré à Paris au Louvre, au Petit Palais et à Orsay, grâce à ses dialogues avec des maîtres anciens comme Delacroix ou Courbet. Ne lui manque que le Centre Pompidou. Mais il faudrait là, selon où, rehausser les cimaises. Avec Yan, on se situe toujours dans le monumental, même si son galeriste Taddaeus Ropac (Paris-Londres-Salzbourg-Séoul) propose aussi des petits formats aux amateurs ne disposant que de surfaces restreintes.

L'accrochage. Simplissime. Photo Musée Unterlinden, Colmar.

Que peut voir le visiteur à Colmar? Eh bien, non loin du «Retable d’Issenheim» de Mathias Grünewald, à qui l'ensemble fait écho, il y a une cinquantaine de toiles et une douzaine de pièces graphiques. Monumentales comme il se doit. Mais l’artiste, qui vit depuis quarante ans à Dijon, dispose aussi d’un atelier de 2500 mètres carrés à Ivry-sur-Seine, près de la capitale. Ces œuvres couvrent en principe sa carrière depuis les débuts, assez obscurs. Le public voit ainsi partir Yan Pei-Ming d’un académisme formateur pour aboutir à son style actuel. D’immenses coups de pinceau, avec des gouttes retombant en «drippings». Une renonciation totale à la couleur au profit d’une gamme de gris. Des têtes colossales, formant des portraits. La mère récemment disparue. Lui-même vu sous une loupe grossissante. Il y a ainsi quelque part son gigantesque triple autoportrait torse nu qui semble devoir crever le plafond. Et puis le père, bien sûr. La rétrospective est bel et bien dédiée à cet homme mort en 2006.

Qualificatifs superlatifs

Les rapports semblent avoir été bien plus difficiles avec cet homme, décrit comme taciturne et renfermé, qu’avec une mère idéale et idéalisée. Pas question de le dire, bien sûr, dans un monde chinois conservant un rapport confucéen avec les ancêtres. Mao était bien un père universel, et donc parfait pour tous. Mais les qualités que Yan accorde à son géniteur apparaissent si diverses que sa personnalité semble se diluer. L’homme devient insaisissable à nos yeux. Il est à la fois «le plus respectable», «le plus perspicace», «le plus doux» ou «le plus paternel». Il y a encore d’autres qualificatifs flatteurs aux cimaises. Il n’en faut pas tant pour définir son épouse, qui semble suivre le visiteur du regard. La femme se suffit à elle-même. Pas besoin de la présenter au public.

La mère de l'artiste. Imaginez une toile colossale. Photo Yan-Pein-Ming, Musée Unterlinden, Colmar.

L’ensemble se voit précédé par divers tableaux plus précoces, dont des Mao réalisés dans un camaïeu de pourpres. Le rouge forme en URSS et en Chine la couleur politique par excellence. Le parcours se termine par une œuvre réalisée spécialement pour l’occasion. C’est «Pandémie», qui peut faire écho aux «Fleurs de funérailles», vues un peu plus tôt. Il y a aussi un triptyque sur le thème de la ruine. Ruine culturelle, s’entend. Rome se retrouve ainsi entre Palmyre et Alep. Un final résolument plombé. Le gris constitue du reste la couleur du plomb. Mais avec Yan, nous ne nous trouvons jamais dans un univers optimiste. Ce serait plutôt celui de deuils indéfiniment renouvelés. «L’homme qui pleure», comme à Dijon. Il y a bien après tout "La femme qui pleure" de Picasso.

(1) Le Musée d’art et d’histoire de Genève a montré Yan Pei-Ming en 2003. D’énormes portraits dessinés au rez-de-chaussée. L’exposition était organisée par Claire Stoullig, qui s’occupait alors du défunt Cabinet de dessins du MAH.

Pratique

«Au nom du père, Yan Pei-Ming», Musée Unterlinden, place Unterlinden, Colmar, prolongé jusqu’au 11 octobre (l’exposition devait initialement se terminer le 6 septembre). Tél. 000333 89 20 15 50, site www.unterlinden.com Ouvert de 9h à 18h, jusqu’à 20h le jeudi, fermé le mardi.

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